Autour du travail Lu pour vous

Quand le travail vous tue d’Aude Selly

Selly-Burn-out-1400pxJ’ai lu d’une traite « Quand le travail vous tue » d’Aude Selly (Maxima Editeur, 14,80 euros, à paraître le 23 mai), un témoignage poignant sur le burn out ou l’épuisement professionnel.

Pourtant, tout avait très bien commencé pour Aude, nommée responsable des ressources humaines pour plusieurs magasins d’une société d’envergure internationale.  Un poste pour lequel elle s’était préparée et qui comblait ses attentes professionnelles. Animée d’un profond désir de bien faire, d’une véritable ambition pour mener à bien ses missions, Aude se donne à fond dans son travail mais elle est rapidement confrontée à un stress énorme et écrasée par la multitude des tâches à effectuer, tandis que sa hiérarchie, au siège de l’entreprise, se fait lointaine et peu concernée. D’une écriture fébrile, les nerfs encore à vif, Aude raconte tout : la pression toujours plus forte, la charge de travail immense, le manque de sommeil, la prise de poids, la perte de mémoire…jusqu’au jour où elle s’effondre littéralement. Dans ce récit, elle cherche à comprendre l’engrenage vers l’épuisement, les responsabilités, les siennes et celles de l’entreprise, du management et de l’organisation du travail. A 33 ans, Aude est toujours en congé de longue maladie, déterminée à se reconstruire et à témoigner des ravages de cette maladie trop souvent ignorée. Un récit poignant préfacé par le docteur Brigitte Font Le Bret, psychiatre du travail, que je vous recommande vivement. Aude a bien voulu répondre à mes questions (nos échanges ont eu lieu par mail).

Dans votre témoignage, vous montrez bien que vous étiez une personne très impliquée, avec une forte conscience professionnelle, qui croyait dans ce que vous faisiez. Quels sont les éléments qui vous ont fait le plus “corrodée” par rapport à ce très fort engagement professionnel ? Le manque de reconnaissance ? De moyens pour mener à bien vos objectifs ? La pression, l’urgence permanente ?

Comme je le dis dans le livre, j’ai souffert de la multitude des tâches à effectuer. Il y a 2 types de fonction en ressources humaines : soit un poste spécialiste soit un poste généraliste. Le mien étant généraliste, il demandait d’être performant dans plusieurs domaines. J’ai souffert également de mon isolement. La délégation des taches n’exclut pas l’accompagnement, or j’etais censée être autonome et comme il n’y avait rien à me reprocher, personne ne se préoccupait de comment j’arrivais à accomplir toutes ces tâches. Et enfin, j’ai souffert  de l’ignorance dans le détail du poste que je tenais par mes responsables hiérarchiques, ignorance que je détectais lors de mes évaluations annuelles.

Vous décrivez les symptômes de votre mal-être jusqu’au moment où vous explosez littéralement (le burn out) : prise de poids, problèmes de santé, de sommeil, de mémoire, etc. Vous consultez des médecins et des professionnels de la santé à plusieurs reprises mais cela ne suffit pourtant pas à vous arrêter. Pourquoi ? Quelles ont été les réactions de votre entourage très proche durant ces années ? Comment expliquez-vous que vous n’entendiez pas non plus leurs alertes ?

Dans mon récit, j’explique mon parcours et à quel point ce poste était mon objectif professionnel. Je ne me suis pas arrêtée justement parce qu’il était hors de question que j’abandonne que je laisse tomber ce pourquoi j’ai tant œuvré. Ce poste j’en rêvais, je l’adorais. J’ai tout simplement fait un déni des signaux, croyant que cela « passerait ». Mon entourage ne comprenait pas cela, ils me disaient tous de cesser de passer autant de temps au travail. Cela avait des répercussions sur ma vie qui se résumait à métro-boulot et bon dodo quand j’arrivais à ne pas rêver de mon travail.

Vous avez travaillé dans les ressources humaines, donc vous étiez particulièrement sensibilisée aux questions de bien-être au travail, de prise en compte de l’humain, etc. et pourtant vous avez été touchée de plein fouet par tout l’inverse . N’y-t-il pas là un cruel paradoxe ?

Bien sûr que cela est un paradoxe et je dirais même que cela est purement inacceptable de la part de mes responsables. Il ne faut pas oublier qu’il existe une loi : l’article 4121-1 qui soumet l’employeur à une obligation de moyens mais aussi de résultat concernant la protection mentale et physique des salariés.

Selon vous, les risques psycho-sociaux que vous avez vécus personnellement et que vous dénoncez, est-ce davantage un problème de personnes (management néfaste, irrespectueux, inattentif, voire incompétent) ou est-ce le système qui s’est emballé ? Une organisation que l’on ne maîtrise plus ? 

Je compare l’entreprise et la question de la souffrance au travail de nos jours aux trois singes de la sagesse : les salariés ont peur de s’exprimer, la direction ne veut pas voir, et la direction des ressources humaines, quand ils s’aperçoivent du décalage, se bouchent les oreilles (moi je dirait plutôt « se prennent la tête »). Ma direction a fermé les yeux alors que moi j’appliquais la loi à mon niveau : j’écoutais les salariés, je me rendais disponible et en même temps je prenais en compte les directives qui m’étaient données.

Les managers ont un rôle difficile et complexe, il faut les former, les accompagner pour éviter qu’ils créent des dommages sur leurs équipes.

A force de réduire les effectifs en ces temps de crises, comme je le dis dans le livre, la stratégie des dirigeants va à l’inverse de la productivité. Les salariés sont submergés, les managers aussi, plus personne n’a le temps de s’arrêter, de réfléchir, de se poser. Résultats ? Toutes les personnes de bonne volonté, qui compensent les défaillances, souffrent dans leur travail.

Comment s’effectue votre reconstruction/guérison ? Commencez-vous à envisager une reprise d’activité professionnelle ?

Je me reconstruis en me recentrant sur moi-même. J’ai d’abord été suivie par mon médecin traitant et une psychologue du travail en collaboration étroite pendant 6 mois, et depuis 4 mois, je suis suivie par une psychiatre.

Quels conseils pourriez-vous donner pour remettre le travail à sa juste place, tout en continuant à lui accorder de l’importance, de la valeur et du sens ? Comment organiser le débat en entreprise et auprès des dirigeants ?

J’ai 3 conseils à donner aux dirigeants :

– ils devraient prendre les mesures nécessaires pour appliquer la loi. Il faut donc qu’ils prennent conscience que ce phénomène existe, car c’est leur devoir.

– ils doivent œuvrer dans l’analyse de chaque poste pour donner de l’air, réaliser le détail des postes, et faire en sorte d’instaurer la confiance. C’est ce qui permettra aux salariés de s’exprimer sans avoir peur. Cela est possible et doit être communiqué en ce sens vers les managers de proximité.

– Ils doivent chercher de l’aide auprès d’experts. Ils peuvent en former ou pourquoi pas embaucher un professionnel qui travaille dans la prévention de ce domaine (psychologue du travail, consultant ou coach). Ils pourront ainsi libérer la parole des salariés.

Aude Selly a créé une page Facebook autour de Souffrance au travail / Gestion du stress pour suivre  et débattre de l’actualité de ce syndrome qu’elle dénonce et qui gangrène les entreprises.

Aller plus loin :

Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés et Travailler à armes égales de Marie Pezé

– Les heures souterraines de Delphine de Vigan

– d’autres billets en tapant « burn out » ou « épuisement » dans la fonction Recherche du blog

– Edit : hier soir, Europe 1 invitait Marie Pezé pour discuter de l’épuisement professionnel dans l’émission Libre Antenne (replay disponible) et Aude est intervenue à l’antenne (à partir de la 77′ minute)

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13 thoughts on “Quand le travail vous tue d’Aude Selly

    1. @ Plume à Plume : merci pour ton commentaire, le livre d’Aude sera disponible le 23 mai prochain, mais tu peux le pré-commander dès maintenant.

        

  1. Merci pour cet article et pour la découverte de de livre que je vais consulter avec intérêt.

    Ce qui m’intéresse particulièrement est de comprendre l’interaction entre le contexte professionnel de stress et ce qui d’un point de vue personnel rend peut être plus vulnérable face à au risque de burnt out.

    Encore merci

      

  2. Je viens de découvrir ce blog grâce à ebuzzing, c’est super utile comme outils. On découvre de nouveaux blog de qualité selon la thématique.

    J’aurais une question, vous parlez d’une loi dans l’interview. Cela voudrait dire que vous pourriez porté plainte ?

      

    1. Effectivement, dans la mesure où cette société n’a pas respecté la loi, j’ai décidé d’entamer les démarches juridiques pour faire valoir mes droits.

        

  3. Quel courage de porter ainsi cette parole !

    Former les managers à la posture de manager, au management par la confiance, veiller à ce que le sens collectif soit partagé par tous, libérer la parole comme le dit si bien Aude…. me semblent être effectivement des préalables à une politique de qualité de vie au travail.

    Bien des souffrances pourraient être évitées. Il est urgent d’agir…

      

  4. Après écoute sur France Info le 23 mai 2013 du témoigne d’Aude Selly (pour la sortie de son livre témoignage), j’ai été stupéfait de la similitude avec ce que je vis au travail.

    Grande implication raisonne souvent avec jalousie de la part de certains, et professionnalisme rime avec avec abandon de la hiérachie.
    Tout cela au détriment des conditions de travail et de la santé morale.

    L’écoute même des acteurs sociaux (qui pourraient nous épauler) s’en trouve amenuisé dès lors que l’on occupe un poste dit « administratif » ou de « gestion du personnel » car la souffrance enduré ne saute pas directement aux yeux vu que c’est un feu intérieur qui nous consume.
    Merci pour ce témoignage…

      

  5. Professionnel de santé en santé au travail, j’apprécie beaucoup cet article avec lequel je me trouve bien en phase. Notre rôle de soignant est d’anticiper, d’accompagner les salariés en fonction de leur maturité là où ils en sont dans leur chemin de vie, de les faire réfléchir sur l’ensemble des difficultés à résoudre tant sur le plan privé que sur le plan professionnel, de les aider à avancer dans leurs choix et d’apprendre à se protéger : c’est une longue remise en question qui demande du temps. Je dirais que c’est un peu leur apprendre la quête de leur liberté. Pour ce qui est d’accompagner les dirigeants, je n’ai pas encore lu votre livre, mais les réponses de votre article sont bien ciblées, je relève : prennent conscience – instaurer la confiance – sans avoir peur – managers de proximité – libérer la parole – Faut-il encore que la volonté s’instaure au plus haut de la pyramide : faire évoluer les cultures d’entreprise, la culture de la Société au sens le plus large, l’implication de nos hommes politiques.

      

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