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Delphine de Vigan : « Les heures souterraines » et la souffrance au travail

J’avais eu l’occasion de vous parler à sa sortie du livre « Les heures souterraines » de Delphine de Vigan dans lequel elle raconte avec talent deux vies solitaires et abîmées. Il est désormais disponible en version poche. J’avais eu la chance d’interviewer Delphine de Vigan pour le site Maviepro. Il me semble que ces propos sont toujours d’actualité. Si vous ne l’avez pas encore lu, je ne peux que vous le conseiller !

Aborder le monde du travail sous forme de roman a-t-il été facile ?
Delphine de Vigan : Au départ, je ne me suis pas dit que j’allais parler du monde du travail mais plutôt de la solitude urbaine. Je voulais décrire la vie de deux personnages de façon très quotidienne. Ce qui n’est pas très romanesque à priori !

Comment sont nés les deux personnages principaux de Mathilde et de Thibault ?
Je voulais mettre en mots des trajectoires urbaines et la brutalité de la ville. Or le personnage de Mathilde était insuffisant pour évoquer le tourbillon de la vie. Elle n’a plus de recul sur ce qu’elle vit. Elle s’enferme dans l’immobilisme. D’où l’idée du personnage de Thibault, médecin urgentiste qui sillonne Paris au volant de sa voiture.
De plus, cela crée une tension romanesque avec un éventuel croisement de ces deux personnages. Même si je ne pouvais pas imaginer d’autre fin possible que celle que j’ai choisie. Bien sûr, comme lectrice, j’aurais aimé une fin différente mais je tenais à montrer la ville comme un rendez-vous manqué. J’ai donc résisté à la tentation d’une fin heureuse !

Comment avez-vous travaillé sur la mécanique psychique du harcèlement moral très bien décrite dans votre roman ?
A l’origine, je me suis inspirée d’un épisode personnel d’une situation conflictuelle douloureuse (je précise qu’il ne s’agissait pas de harcèlement). Mais je ne voulais surtout pas raconter mon expérience, je voulais atteindre une portée davantage universelle.
J’ai rencontré différentes personnes qui avaient vécu ce genre de situation ainsi qu’un psychiatre spécialiste des risques psycho-sociaux. J’ai également utilisé ce que j’ai pu lire et entendre sur le sujet. A partir de tout cela, la logique romanesque a repris sa place. Il s’agissait de réinventer la réalité et de recomposer une situation dramatique et efficace car progressive, silencieuse, insidieuse. Malheureusement, les ressorts dramatiques que j’ai inventés existent et beaucoup de lecteurs me disent avoir vécu exactement cela.

Pourquoi ce parti pris de ne jamais utiliser le mot harcèlement moral ?

Cette absence incarne le non-dit et l’indifférence qui règne autour d’elle. Tout le monde rechigne à employer le mot. Or, tant que le mot n’existe pas, le mal est impossible à combattre. Mathilde met si longtemps à nommer ce qui lui arrive, qu’elle est piégée et détruite.

Comment se passe votre travail d’écriture pour atteindre une telle sobriété ?

Je suis très attachée au rythme et à la sonorité de l’écriture. Je souhaite que le lecteur soit emporté par la musique du livre. La tonalité de mon roman est très sombre mais je ne voulais surtout pas tomber dans le pathos ou le lyrisme. Je ne suis pas dans une écriture démonstrative. Au contraire, je suis toujours à la recherche de la sobriété et du mot juste. Mais cela prend du temps !

Vous êtes devenue écrivain à plein temps. Le monde de l’entreprise vous manque-t-il parfois ?

Non, pas du tout ! J’ai connu une expérience professionnelle de 11 ans au sein de la même entreprise. J’étais peut-être arrivée au bout de quelque chose.
A une époque, le travail en entreprise, cette forme de socialisation, m’a sauvée, mais cela peut aussi détruire. Maintenant j’ai la chance de pouvoir me consacrer à l’écriture ainsi qu’à d’autres projets plus collectifs tels que l’écriture de scénarios.

Etes-vous surprise par le succès de ce roman ? Comment le percevez-vous ?
Sans doute rencontre-t-il un écho particulier autour du thème de la souffrance au travail dont on parle beaucoup actuellement. Mais au-delà de la description du monde du travail, je pense que ce qui a touché les lecteurs, c’est cette perception d’une solitude beaucoup plus existentielle à laquelle tout le monde est confrontée.

Propos recueillis par Gaëlle Picut pour Maviepro en janvier 2010.

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