Si vous lisez régulièrement ce blog, vous devez savoir que je suis inquiète (et c’est un euphémisme) par rapport à l’Education Nationale. Très sensible à l’enseignement du français notamment (je suis « littéraire » de formation et de coeur), j’ai découvert avec grand intérêt le blog La vie moderne (suite à la « petite expérience » numérique que son auteur a menée auprès de ses élèves mais sur laquelle je ne reviendrai pas car elle a déjà été très largement médiatisée et commentée). J’ai lu le blog en détails (concrètement, j’ai passé des heures dessus !) et j’ai eu envie de donner la parole à son créateur, Loys Bonod, 37 ans, professeur de français. Un grand merci à lui d’avoir accepté cet échange (téléphonique) passionnant (mais inquiétant…). Vos réactions et commentaires sont les bienvenus !

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis professeur certifié de lettres classiques. J’enseigne depuis 14 ans, dont les 8 premières années dans plusieurs collèges de ZEP, des Mureaux à Sarcelles, et depuis 3 ans au lycée Chaptal à Paris. Je suis également blogueur (La vie moderne) et passablement technophile.

Sur votre blog, vous écrivez que l’enseignement de français a subi de graves atteintes dans le primaire et dans le collège, notamment depuis les réformes des années 90. Pourriez-vous revenir sur ces réformes et sur leur impact ?

Ces réformes ont été pensées pour adapter l’école à une autre réforme des années 1970, le collège unique, et à la massification qui s’en est suivie. Le paradoxe est que depuis les années 1990, on n’a jamais autant réfléchi à l’école ou questionné la pédagogie, à la suite de la création des « sciences de l’éducation », et on n’a jamais dépensé autant (avec la création des IUFM en 1989 et une année entière de formation pour les professeurs). Or l’école n’a jamais aussi mal rempli sa mission qu’aujourd’hui. Concernant plus particulièrement le français, on peut véritablement parler de casse, voire de catastrophe même pour l’orthographe la plus élémentaire en fin de scolarité obligatoire. Notre propre langue devient étrangère à nos élèves.

Pourtant je suis moi-même un pur produit de ces réformes. Au départ,  lorsque j’ai commencé à enseigner, je considérais – sans doute naïvement – qu’il s’agissait de réformes pleines de sens et d’intelligence.

L’idée générale est qu’il fallait renouveler l’enseignement du français, procurer du plaisir, rechercher la spontanéité, promouvoir l’expression orale, décloisonner les disciplines, enseigner en séquences (c’est-à-dire de ne plus enseigner un jour l’orthographe, un autre jour la grammaire et un dernier l’étude d’un texte mais faire tout cela ensemble à partir d’un texte), mettre en place l’interdisciplinarité (par exemple, l’enseignement du français doit aller de pair avec les arts plastiques ou l’histoire-géographie, etc.)…

Avec le recul, je juge très sévèrement toutes ces réformes. Ces idées, certes très séduisantes sur le papier, se sont révélées extrêmement dangereuses et nocives. Nous avons été des apprentis sorciers avec l’école. Force est de constater que ces réformes ne peuvent fonctionner qu’avec de très bons élèves, ceux qui sont privilégiés et ont déjà une solide culture personnelle, mais absolument pas pour les élèves en difficulté ou même « normaux ». Ceux-ci ont besoin de cadres clairs et rassurants. Avec le travail en séquences par exemple, où tout se retrouve « horizontalisé », les élèves sont perdus.

L’orthographe et la grammaire sont aujourd’hui réduites à la portion congrue. Et pourtant ce qui se conçoit bien s’énonce clairement… A ce sujet les élèves ne font que trop peu d’exercices répétitifs, pourtant nécessaires car structurants. Lorsque j’étais en primaire, j’ai le souvenir précis que je faisais chaque soir mes 3 ou 4 exercices de Bled. Aujourd’hui bien souvent, les élèves étudient vaguement un texte, apprennent un peu de poésie, savent compter en anglais. Certains réformistes militent pour la suppression totale des devoirs à la maison…

Une anecdote révélatrice : lors de mon stage à l’IUFM à la fin des années 1990, j’ai voulu rédiger un mémoire sur la dimension sociale de l’orthographe, pour montrer à quel point la maîtrise de l’orthographe était importante pour ne pas être déclassé ou discriminé socialement. On m’a purement et simplement interdit de traiter ce sujet !

Évidemment, face à la baisse inexorable du niveau, il a fallu baisser considérablement les exigences (sujets simplifiés, consignes de notation complaisantes, etc.).

Résultats : on est obligé aujourd’hui de fournir des formations de français à des étudiants ou des salariés qui  savent à peine lire ou écrire et on exige de candidats à un poste une certification Voltaire en orthographe.

Autre constat : la diminution dramatique des horaires en français. En primaire, entre les années 1960 et 2010, les CP ont perdu 5 heures par semaine de français. En CE2, le temps a été quasiment divisé par deux. En sixième, un professeur qui avait deux classes en a désormais quatre. Or, non seulement les élèves ont moins de cours mais un professeur ne peut pas fournir le même travail avec le double de classes.  Cette année, les élèves de seconde de mon lycée n’ont plus que 4 heures de français au lieu de 6 heures il y a encore deux ans.

Sur l’ensemble d’une scolarité, on  a ainsi perdu 3 ou 4 années de français. Un élève de 3ème a maintenant le niveau d’un élève de CM2 des années 70 ou 80 ! Les dictées du brevet correspondent à un niveau de primaire.

En rejetant tout ce qui pouvait présenter trop de difficultés, on a privilégié la notion de plaisir dans les nouveaux programmes. Cela a pu sembler une bonne idée sur le papier. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions. Au collège, on invite à étudier des œuvres de jeunesse, assez pauvres au niveau littéraire. Résultat : les élèves ne sont plus familiarisés avec les textes classiques, leur syntaxe élaborée et leur vocabulaire riche et nuancé.

Paradoxalement les programmes de français au collège et au lycée sont devenus  quasiment universitaires. Par exemple, on étudie la focalisation alors que c’est une notion que je n’avais moi-même abordée qu’en licence de lettres… De même la terminologie grammaticale ne cesse de changer. L’ensemble est devenu si complexe et si sophistiqué que les parents eux-mêmes n’y comprennent plus rien et ne peuvent plus suivre leurs enfants. Résultat : les guides pour aider les parents font florès et les cours particuliers se multiplient !

J’en veux au système, pas aux élèves. A force de vouloir innover on a oublié d’être efficace.

Certains professeurs et parents critiquent ces graves dérives et résistent tant bien que mal mais ils n’osent pas toujours s’exprimer ouvertement.

Malheureusement les syndicats les plus influents sont aussi les plus réformistes… dans le pire sens du terme (je précise que je ne suis affilié à aucun syndicat).

Ces nouvelles pédagogies étaient belles et généreuses sur le papier mais, en réalité, terriblement pernicieuses, comme nous pouvons le constater aujourd’hui. Elles ont fait la preuve de leur échec. Hélas il existe une permanence idéologique dans toutes les équipes au pouvoir, qu’elles soient de droite ou de gauche et rien ne change vraiment. Ce qui n’a pas marché doit être appliqué davantage !

Répétons-le : je ne suis pas opposé aux expérimentations mais avec prudence et pragmatisme : le temps et la sérénité sont les meilleurs alliés de l’éducation.

Je constate aussi – non sans amertume – que l’on dissimule cet échec avec des mesures telles que le livret de compétences, la disparition des notes chiffrées ou encore la suppression du redoublement. Mais ce n’est pas en interdisant les notes et le redoublement que l’échec scolaire disparaîtra ! Concernant le système des notes, il n’est pas parfait mais au moins il a le mérite de la clarté et sert de signal d’alerte pour les parents comme les enseignants.

Par rapport aux nouvelles technologies, vous vous méfiez de ceux qui estiment que cela va régler tous les problèmes de l’école et être une avancée formidable. Vous êtes convaincu de l’intérêt du numérique mais très critique dans le cadre scolaire (notamment en lettres) ? Quels conseils donneriez-vous aux parents dans l’usage de leurs enfants aux NTIC ?

Le numérique est considéré par certains comme un « deus ex machina » qui va sauver l’école de tous ses maux. Il apparaît aux yeux des nouveaux pédagogues comme le prolongement naturel de toutes les réformes catastrophiques mises en œuvre depuis les années  90, à savoir l’individualisation, le constructivisme, le refus de l’effort, etc.

A ce titre, non seulement je ne crois pas que le numérique puisse sauver l’école mais je crains qu’il ne fasse qu’aggraver la crise actuelle.

Bien sûr le numérique fait partie de nos vies et je suis le premier à l’utiliser mais je pense qu’il y a un âge pour tout. Un âge pour apprendre à élaborer une pensée construite, pour développer son esprit critique, pour acquérir une culture et de l’autonomie avant de se lancer à corps perdu dans le numérique.

Or ces apprentissages sont longs et demandent de la concentration, des efforts. Les nouvelles technologies, sans apprentissage, sont davantage synonymes d’instantanéité, de facilité et de distraction permanente. Comme le souligne Xavier de La Porte (cf. cet article), la nouvelle fracture numérique n’est plus située entre ceux qui ont accès à internet et ceux qui ne l’ont pas mais entre ceux qui savent définir un cadre raisonnable pour son utilisation à leurs enfants et ceux qui n’y parviennent pas. Elle est désormais entre ceux qui utilisent massivement le numérique à des fins de consommation passive et de divertissement et ceux qui en ont un usage créatif et éducatif.  La fracture numérique prend une autre forme, celui du “temps gaspillé“, estime-t-il à juste titre. Les écrans sont en effet chronophages et addictifs. Il est important que les enfants ne soient pas connectés trop jeunes.

Cela ne signifie pas que mes propres enfants (en maternelle et en primaire) ne les utilisent jamais mais toujours accompagnés. Et ce même si les produits technologiques semblent donner une apparente autonomie aux enfants. Il y a des usages qui sont merveilleux : écouter avec un lecteur multimédia des dizaines d’histoires empruntées à la bibliothèque (pour familiariser les tout-petits avec une syntaxe complexe, un vocabulaire riche et varié, pour leur procurer une culture et leur donner envie de lire), regarder ensemble des grands films que l’on choisit, ou encore s’amuser à fabriquer des animations ou des films en stop-motion par exemple.

Mais à l’inverse je m’inquiète de la généralisation des ordinateurs dans la chambre des enfants. Idem pour les réseaux sociaux ou les téléphones portables prématurément confiés à des enfants. Toutes choses qui échappent par nature à la supervision parentale.

D’ailleurs à ce sujet, personne n’a vraiment réfléchi à l’usage des portables à l’école et à ses implications. On a subi le phénomène. Or à quoi peut bien servir un portable à l’école ? A rien ! Un portable porte même atteinte à la scolarité de l’élève. Je songe à ce parent inquiet face aux résultats de son fils en chute libre : son fils en 4ème venait de recevoir un smartphone  et passait son temps à envoyer des SMS pendant les cours, voire à téléphoner.

Enfin, autant en histoire-géographie par exemple ou dans des disciplines utilisant régulièrement des documents visuels ou sonores, je pense que le numérique peut apporter beaucoup, autant en lettres, le texte doit rester central.

Ce qui ne m’empêche pas d’avoir par exemple créé un site et forum réservé à mes lycéens pour prolonger le cours, où je mets à disposition des ressources et des questionnaires en ligne autour d’une œuvre pour qu’ils puissent tester leur compréhension et leurs connaissances. Mais malheureusement j’observe pragmatiquement que ce dispositif ne favorise que ceux qui s’intéressent déjà à la discipline et ne fait pas particulièrement progresser les autres.

Que peut-on faire ? Quelles réformes urgentes feriez-vous si vous étiez nommé conseiller technique au ministère de l’Éducation ? 

Je pense qu’il est temps de revenir aux fondamentaux, à la maîtrise de la langue française, d’éviter de se disperser. Par exemple, je m’élève contre le numérique ou l’anglais au primaire (tel qu’il est enseigné actuellement) : une perte de temps et d’énergie.

Je suis également contre les « enseignements exploratoires » ou les faux « accompagnements personnalisés » au lycée qui concurrencent les options et les disciplines mais obéissent à une logique de zapping.

Je défends vivement la liberté pédagogique des professeurs et me méfie du travail en équipes qu’on veut nous imposer sous de multiples formes. Un bon professeur est avant tout celui qui fait de bons cours : il est urgent de restaurer la confiance en l’enseignant.

Je pense qu’il faut revenir à des choses de bon sens, se recentrer sur l’essentiel dès le plus jeune âge.

Nous sommes allés beaucoup trop loin avec l’enfant « au centre du système » : bien sûr que l’enfant est au centre de l’école ! Mais, poussé à l’extrême, c’est un modèle qui réduit à néant l’autorité professorale. J’ai à ce sujet des dizaines et des dizaines d’anecdotes ahurissantes qui démontrent l’actuelle impuissance des enseignants. Tout est fait dans un établissement scolaire pour éviter qu’un élève ne soit sanctionné. La fraude elle-même est tolérée… J’ai le net sentiment que les chefs d’établissement ont désormais pour vocation d’éviter les vagues. Nous avons trop souvent l’impression – en tant que professeurs – d’un abandon de la part de notre hiérarchie et d’un manque de soutien de la part des parents. Je veillerais à ce que proviseurs et principaux soient recrutés pour leur capacité à restaurer l’ordre et la discipline.

Nous sommes dans un monde confus où les repères générationnels sont brouillés : les enfants sont des adultes, avec les mêmes droits (pourquoi n’aurais-je pas un portable, un ordinateur, alors que les adultes en ont un ?) et à l’inverse les adultes se comportent parfois comme des enfants. Les rapports sont de moins en moins contractualisés et hiérarchisés et les parents semblent très souvent dépassés eux-mêmes : or, pour que la famille ou l’école fonctionne, chacun doit sereinement retrouver la place qui est la sienne.

Enfin, de façon plus générale, le système éducatif est profondément inégalitaire. La reproduction sociale n’a jamais été aussi importante alors que l’intention initiale était justement démocratique. Je suis favorable à une égalité des chances au départ mais je ne pense pas que ce soit une bonne chose de vouloir engager toute une génération à avoir le bac (et demain une licence ?). C’est au fond très méprisant envers les métiers ne nécessitant pas une qualification élevée. Il faut rétablir le baccalauréat dans sa dignité et repenser ce que la société attend de l’école. Mais il faut également faire de vrais efforts dans les quartiers défavorisés pour permettre une égalité des chances ayant vraiment un sens, en stabilisant les équipes éducatives par des mesures incitatives et pérennes.

Quel est votre avis concernant la formation des profs ?

Il y a eu un véritable matraquage idéologique pendant des décennies (je l’ai moi-même subi comme je vous le disais au début !). Au sein des IUFM, les formateurs étaient le plus souvent coupés de la réalité à force de ne plus enseigner depuis des années. A réfléchir à la seule pédagogie, on en oublie les élèves !  Sans compter certaines exigences consternantes, telle que la nécessité désormais pour enseigner d’être titulaire d’une certification en informatique, comme si un bon professeur était nécessairement un professeur capable de se connecter à Internet.

Dans quel état d’esprit êtes-vous après 14 ans d’enseignement ?

Je ressens une grande tristesse par rapport à l’école envers laquelle j’estime avoir à titre personnel une immense dette. Ce que j’ai reçu de l’école, je veux le donner à mon tour.

Ma manière à moi d’agir, de combattre, c’est mon blog. Il me sert de veille informationnelle et de laboratoire pour mettre en forme ma pensée. Bien sûr je suis conscient qu’il touche essentiellement les personnes déjà convaincues.

Je pense que le métier de prof est profondément malmené. Beaucoup de profs sont défaits, anesthésiés et ont renoncé à lutter. La paupérisation des enseignants y a sans doute sa part.

Mais je continue à y croire, à me battre ! Car je reste profondément attaché à l’école républicaine.

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...