Lu pour vous

« Mal-vivre au travail » de J. Baugé et D. Pierrejean

Sur ce blog, j’essaye de parler régulièrement du travail et de ce qu’il représente, tantôt en montrant ces aspects positifs et épanouissants, tantôt en évoquant ses côtés plus difficiles, voire vraiment durs (tous les billets sont regroupés dans la rubrique Réflexions autour du travail).

J’ai reçu récemment « Mal-vivre au travail« , de Jacques Baugé (médecin du travail) et de Daniel Pierrejean (cadre, ancien syndicaliste et ancien conseiller prud’homal). Au départ, j’étais assez réticente, je l’avoue. Des livres sur les suicides, le stress, le mal-être au travail, j’en vois beaucoup passer et j’en feuillette pas mal. Parmi toute cette production, j’avais été convaincue par celui de Philippe Rodet (j’en avais parlé ). Et celui-ci m’a également bien plu. Enfin, on va dire les 3/4 du livre, car les parties sur le harcèlement et la mondialisation m’ont semblé moins rédigées et moins empreintes de « chair ». Mais tous les chapitres sur le stress, la souffrance au travail, l’épuisement professionnel, etc. sont vraiment très intéressants.

Pour commencer, un petit rappel sur ce qu’est le stress : « le stress survient lorsqu’il y a déséquilibre entre la perception qu’une personne a des contraintes que lui impose son environnement et la perception qu’elle a de ses propres ressources pour y faire face » (définition établie par l’Agence européenne pour la santé et la sécurité au travail et qui sert de référence officielle en France). Dans cet ouvrage, les auteurs s’intéressent au stress chronique et non aux pointes de stress ponctuelles.

S’appuyant sur de nombreux témoignages de salariés (de cas cliniques, devrais-je dire pour être plus précise), de tous les âges, de toutes les catégories socio-professionnelles et travaillant dans des secteurs d’activité très variés (même dans ceux dans lesquels on pense que les salariés sont épargnés par le stress), l’auteur (ou les auteurs ?) montre bien :

– les causes et les mécanismes du stress chronique (mauvaise organisation du travail, intensification soudaine ou progressive, perte du collectif, sentiment de ne pas (ou plus) y arriver, management défaillant, autonomie mal accompagnée, manque de formation, etc.)

– ses conséquences (à la fois physiques et mentales)

– les remèdes envisageables (remettre du collectif, ne pas oublier les dispositifs de reconnaissance au travail, l’importance de la formation, du tutorat, de l’écoute et du bon sens, le recours possible à la médiation avant de lancer une procédure juridique…).

C’est très vivant et l’on perçoit vraiment bien ce qu’ont ressenti ces salariés en terme de mal-être, de mal-vivre au travail. Chacun pourra se positionner par rapport à l’un ou l’autre de ces témoignages, à des degrés différents bien évidemment. Parfois, il suffit de peu de choses pour que la personne devienne stressée (une personne qui s’en va et qui n’est pas remplacée, ce qui crée une surcharge de travail ; une promotion mal accompagnée ou mal préparée, des rythmes de travail qui s’emballent et qui ne laissent pas la possibilité de faire son travail correctement ; un manager cassant ; des collègues qui tournent le dos et ne jouent pas leur rôle de soutien ; une
restructuration brutale et non concertée ; des objectifs commerciaux qui vont à l’encontre du réalisme ou des valeurs morales du salarié ; une hiérarchie mal définie avec des ordres contradictoires émanant de plusieurs personnes ; une reprise du travail mal gérée et mal accompagnée après un long arrêt maladie…) mais progressivement, le mal s’étend et la personne s’épuise nerveusement, voire s’effondre (dépression, burn out). Quand je dis « peu de choses », ce n’est pas pour sous-évaluer leur importance ou leur gravité mais plutôt pour dire que cet élément déclencheur/responsable aurait pu être « relativement » facilement évité, ou tout du moins, atténué.

L’auteur rappelle que le stress touche davantage que les femmes que les hommes, notamment parce qu’elles sont plus nombreuses dans les métiers et les secteurs d’activité connus par être générateurs de stress (centre d’appels, grande distribution, propreté, santé, social, enseignement, etc.).

C’est concret, précis, rigoureux, tout en restant très accessible. L’auteur s’appuie également sur de nombreuses études scientifiques. Il rappelle comment le stress et le mal-être sont devenus petit à petit considérés comme des risques professionnels, alors qu’ils ont longtemps été cantonnés à des problèmes relevant de la sphère personnelle. Il explique bien l’imbrication entre sphère professionnelle et sphère privée tout en soulignant que le stress lié au travail est souvent beaucoup plus ravageur et destructeur dans la vie d’une personne. Il n’omet pas non plus de souligner que les personnes, selon leurs parcours, leurs personnalités, leurs caractères, leurs capacités de résistance psychologique, réagissent très différemment face au stress.

Il rappelle également qu’en cas de burn out ou de suicide, il est très difficile de démêler les raisons à caractère professionnel de celles relevant de la sphère personnelle, mais que cela ne doit pas empêcher de se pencher sur les raisons de ce mal-être professionnel qui a entraîné cette fragilisation à l’extrême et cette spirale destructrice.

Enfin, il montre bien que si le soutien de l’entourage d’un salarié stressé est fondamental et lui permet parfois de réagir à temps, d’exprimer les raisons qui font qu’il se sent mal, stressé, angoissé, il n’en demeure pas moi que la personne est fondamentalement bien seule et ne parvient pas toujours à en parler à son entourage ou à lui faire comprendre le degré de mal-être qu’il ressent et qu’il vit. Cela me fait d’ailleurs penser à une chronique récente publiée sur maviepro.fr intitulée « Le jour où ma femme a claqué la porte » et où l’auteur montre bien que sa compagne malgré le fait d’être en couple et de lui avoir parler de sa souffrance au travail, a pris un jour la décision, seule, de partir. Ainsi, la souffrance au travail s’exprime et se partage difficilement. Sans oublier que les ressentis et les émotions liés au sentiment de dévalorisation ou de débordement, de perte d’estime de soi et de confiance en soi s’accompagnent
souvent d’un sentiment de honte qui font que la personne préfère garder tout cela pour elle.

N’hésitez pas à réagir à ce long billet !

 

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2 thoughts on “« Mal-vivre au travail » de J. Baugé et D. Pierrejean

  1. Oui Gaëlle, encore beaucoup trop de souffrance et d’isolement concernant ces personnes. Et peu de gens imagine l’enfer qu’ils vivent à chaque instant. Ces personnes trop souvent qualifiées de
    « fragiles » sont prises dans une spirale infernale d’où il est très difficile de sortir.

    L’entourage professionnel a bien entendu un rôle fondamental a joué : celui du soutien, de la « main tendue », de l’écoute, de l’empathie etc… Malheureusement, l’indifférence prédomine et le
    sujet reste tabou et culpabilisant.

    D’où cette lutte permanente au quotidien dans la compréhension et la sensibilisation, à travers cet ouvrage, ou d’autres… et mon blog, dans ce sens, est toujours au service de toutes et tous.

    Plein de bises à toi

      

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