Portraits de femmes

Jennifer, ingénieure pédagogique

portrait jennifer CarmichaelJennifer, 29 ans, a pris contact avec moi via En Aparté et suite à quelques échanges par mail, nous avons pris un verre ensemble il y a quelques semaines pour que je puisse en savoir plus sur son parcours. Merci à elle pour ce partage et cette belle leçon de vie !

Infirme moteur cérébral à l’image du philosophe Alexandre Jollien, je compose depuis ma naissance avec des mouvements involontaires qui m’impose l’utilisation d’un fauteuil électrique surpuissant (mon chef me surnomme « petit bolide « ) et me font préférer l’usage de l’ordinateur à celui du stylo. Mon élocution est aussi un peu singulière.
Ces particularités ne m’ont pas empêchée de fréquenter des écoles de quartier jusqu’à la 5ème. A la faveur d’une mutation de mon père, militaire de carrière, j’ai ensuite pu intégrer le lycée Toulouse Lautrec, établissement génial qui mélange des élèves handicapés moteurs et valides. Ma mère qui vivait mal mon handicap et pensait, de fait, que je devrais travailler « caché » derrière un ordinateur, était ravie que l’établissement propose des BTS pour devenir comptable ou développeur.
Malheureusement pour elle, avec 15 de moyenne générale en seconde, j’étais trop brillante pour être réorienté en filière technologique ! De plus, ces univers professionnels me paraissaient trop déshumanisés alors que mes problèmes familiaux m’avaient donné envie de devenir psychologue clinicienne.
En terminale S (spé bio) ayant du mal à me détacher complètement des craintes maternelles, j’ai donc trouvé un cursus mélangeant informatique et psychologie: le DEUG Mathématiques informatique et Statistiques Appliqué aux Sciences Humaines et Sociales. Ce diplôme se faisait à Nancy où je savais par l’assistante sociale du lycée qu’il y avait un foyer pour étudiants handicapés Moteur, l’AGI. Moi qui cherchais justement à quitter le cocon familial, j’étais ravie de partir en Lorraine mon bac en poche.

Mon DEUG est devenu avec la réforme LMD une Licence de sciences cognitives. Après avoir validé ce diplôme, j’ai continué sur ma voie et obtenu un Master dans le même domaine.
Rétrospectivement je trouve assez génial d’avoir validé un parcours universitaire dans le domaine des sciences cognitives qui s’intéresse au traitement de l’information par le cerveau alors que j’ai un problème neurologique !

J’ai obtenu mon stage de fin d’étude grâce à Jean Philippe Blanchard, responsable du pôle innovation du Crédit agricole qui proposait des offres de stage durant des séminaires organisé en Master. Je le remercie aujourd’hui de m’avoir permis de valider mon bac+5 mais également par la force des choses de revenir à Paris pour ma recherche d’emploi.

Persuadé que je devais en faire plus que les autres du fait de mon handicap, j’avais anticipé cette recherche d’emploi en faisant pas mal de stages pendant les vacances dans des domaines qui m’intéressaient. Par exemple j’ai passé quelques semaines durant l’été 2009 au sein du pôle nouvelles technologies de l’hôpital de Garches.
Je ne sais pas si ces démarches m’ont vraiment aidé à trouver un emploi. En tout cas en postulant comme ergonome des interfaces homme machines essentiellement par candidature spontanée, j’ai eu 6 entretiens (pour environ 70 envois de lettres) dont quelques-uns assez bizarres. Je me rappelle ainsi avoir traversé tout Paris par un matin glacial de novembre pour m’entendre dire « on ne recrute pas mais on voulait savoir qui vous étiez ». J’ai aussi eu droit à une exclamation assez insolite : « ah vous ne cherchez pas un stage mais un emploi ? Je suis désolé je n’avais pas bien lu votre lettre ».
Donc, malgré un bon ratio de réponse à mes lettres (environ 10%) je commençais à désespérer quand l’atharep qui encourage le recrutement des travailleurs handicapés dans la fonction publique, m’a transmis une offre d’ingénieur pédagogique. J’ai vendu ma bonne connaissance des processus d’apprentissage et de mémorisation du cerveau humain et ça a marché : j’ai été recrutée par une grande université parisienne.

En théorie mon travail consiste à encourager les enseignants à utiliser du numérique dans leurs cours. Le problème est, à mon sens, que ma hiérarchie considère l’usage du numérique comme une fin en soi alors que pour moi le numérique n’est qu’un outil et son usage, sans réflexion préalable, n’a jamais rendu un cours plus pédagogique. De fait, les enseignants (souvent technophobes) ne se sentent pas concernés, j’ai trop peu de projet et je suis beaucoup trop souvent sollicitée pour des tâches de bas niveau.
Fatiguée de créer du besoin, je cherchais un environnement professionnel où je pourrais plutôt y répondre (au besoin), j’ai alors, assez vite je l’avoue, pensé au milieu de l’enseignement adapté où l’objectif est de permettre aux apprenants handicapés de valoriser leur potentiel.
Dans l’optique de mener à bien ce changement professionnel, j’utilise actuellement mes DIF pour valider le DU Troubles spécifiques des apprentissages, approches pédagogique et cognitive, dispensé par l’INSHEA.

Malgré tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, je regrette de ne pas mieux m’organiser de manière à bloquer du temps pour me consacrer à mon projet d’écriture sur la conciliation vie professionnelle et handicap. J’aurais en effet beaucoup de choses à dire sur la prise en compte du handicap dans le choix du cursus professionnels ou par les collègues..
Ce qui est sûr c’est que l’administration a encore beaucoup de travail à faire sur l’intégration de ses agents handicapés. Il faut quand même savoir que pendant un mois, j’ai dû traverser tout l’établissement pour aller aux toilettes parce que les seuls sanitaires accessibles à côté de mon bureau étaient en travaux. Évidemment je n’avais pas été prévenue au préalable de cette nécessaire mise aux normes. Je désespérais aussi qu’on mette un jour des petits miroirs dans les ascenseurs qui sont tellement exigus que.je ne vois actuellement pas l’étage où se trouve l’ascenseur lorsqu’il s’arrête.

Il est certain que j’aurais moins de mal à m’investir professionnellement quand mon employeur prendra en compte ma singularité.
Aujourd’hui je mets pas mal d’énergie à tenter d’évoluer professionnellement et je ne trouve du plaisir au travail « que » dans mes relations avec mes collègues, chacun étant riche de sa différence.

Ceci étant dit, je ne dois pas oublier que c’est grâce à mon emploi, et plus précisément grâce à la bourse interministérielle du logement (fonctionnaire) que j’ai pu obtenir mon appartement en plein cœur de Paris. J’avais un peu cherché auparavant dans le privé mais trouver un appartement accessible dans la capitale tient de l’impossible, surtout si on veut rester dans un budget correct.
Être dans Paris plutôt qu’en banlieue lorsqu’on se déplace en fauteuil est vraiment important : les lignes de RER A et B ainsi que la 14 sont accessibles mais les ascenseurs qui permettent d’accéder aux quais sont fréquemment en panne. Il est donc préférable de se déplacer en bus.

Capture d’écran 2015-04-18 à 00.16.05Je profite également régulièrement des pistes cyclables parisiennes. En effet, il y a un peu moins de 2 ans, je me suis équipée d’un Stricker : une roue muni d’un pédalier qui s’accroche au fauteuil manuel. Grâce à ce matériel peu connu en France mais très commun en Allemagne, je transforme régulièrement mon fauteuil manuel en vélo électrique que je dirige avec les bras.

Avec, j’ai été acceptée au sein de la rando roller qui parcoure 20 km dans Paris le dimanche après midi.

J’ai également fait un petit trip en Alsace avec des copines pendant l’été 2013 et le tour du Lac de Der un an plus tard dans les mêmes conditions. J’ai très envie de parcourir les 90 km de pistes cyclables qui entourent Nancy. Il faut juste que je trouve quelqu’un pour m’accompagner (il m’arrive de dérailler et jusqu’à présent je n’ai jamais pu remettre la chaine seule).

Mon grand projet serait cependant de partir de Lille et de suivre la côte à peu près jusqu’au Danemark. Comme l’a écrit Etienne Hoarau, aventurier IMC auteur du livre « A contre pied, Vélo handicap et rencontre autour du monde » : Les apparences ne disent rien de nos possibilités et de la force de nos volontés. »

 Vous pouvez retrouver Jennifer sur Twitter ou sur Instagram.

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2 thoughts on “Jennifer, ingénieure pédagogique”

  1. Jennifer est un vrai exemple unique et extraordinaire pour les personnes handicapées mais aussi pour les normales.
    Merci beaucoup pour l’article

      

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