pourquoi-les-femmes_couv1J’ai lu « Pourquoi les femmes se font toujours avoir ? » (éditions First Psycho, 16,95 euros), le dernier essai d’Yves Deloison, journaliste, auteur et blogueur. Yves m’avait d’ailleurs gentiment sollicitée pour avoir mon avis sur ces sujets.

Dans ce livre, Yves s’empare du sujet de l’égalité hommes / femmes. « En interrogeant une batterie de stéréotypes et en chahutant nos propres contradictions de femmes, il propose à chacun et à chacune de se remettre en question et de réfléchir à une façon de vivre mieux, que ce soit à la maison, au travail, en famille ou au sein du couple ». Pour résumer (je schématise bien sûr), Yves estime qu’un « réel partage des tâches ménagères constituerait l’avancée cruciale pour l’égalité entre les hommes et les femmes ».

Objectif de son livre : faire bouger les mentalités, lutter contre les stéréotypes, faire évoluer les repères. Pour cela, il commence par dresser un état des lieux (côté boulot, couple, famille, vie sociale, en rappelant les principaux chiffres et statistiques), ensuite il évoque « les injustices à tous les étages » avant de donner des pistes et leviers d’action « pour agir au plus vite et dans tous les domaines ».

Je suis partagée. Pourquoi ?

Je pense comme lui que des progrès restent à faire pour un meilleur équilibre vie pro / vie perso des femmes, pour que la sphère professionnelle et publique leur soit plus accueillante, pour que les hommes puissent s’impliquer davantage dans la sphère privée. Comme lui, je suis pour une ouverture des champs des possibles, aussi bien pour les femmes que pour les hommes. Comme lui, je pense que le monde professionnel et public au sens large (politique, économique notamment) s’est construit sur des normes définies par des hommes, des critères/valeurs masculines et que les femmes n’y sont pas toujours bien accueillies ou à l’aise. Comme lui, je suis contre les publicités stéréotypées, les jeux trop ouvertement girly, les catalogues de grande distribution qui pour la fête des mères mettent en avant des produits ménagers :-( .

Mais j’ai trouvé certains jugements d’Yves trop tranchés et le fait de forcer le trait, d’utiliser certains termes (tels que bourrage de crâne, conditionnement, domination, effet dévastateur), de schématiser certaines données m’ont un peu dérangée. Exemples : le temps partiel est subi, les religions monothéistes sont toutes misogynes, discriminantes à l’égards des femmes… Il parle de « situation intenable », « sombre tableau », « elles se font avoir sur toute la ligne », « illusion du cocon familial ». Je ne souscris pas à cette description et le titre provocant (choisi sans doute par l’éditeur) me semble abusif.

Ainsi, vous l’aurez compris, je ne partage pas l’intégralité du tableau qu’Yves dresse. Je n’ai pas l’impression qu’en France, en 2013, la majorité des femmes se fassent avoir. Certes, il existe des discriminations, des injustices, des stéréotypes qui ont la vie dure. Mais j’ai aussi l’impression que de plus en plus de femmes font ce qu’elles veulent, ce qu’elles aiment, qu’elles font bouger les lignes, investissent des secteurs d’activité, des métiers, qui étaient auparavant quasiment réservés aux hommes, qu’elles mènent la vie qui leur conviennent. Je vois ainsi des femmes libres, indépendantes, qu’elles aient un travail salarié, qu’elles entreprennent ou qu’elles aient fait un autre choix. J’en fais d’ailleurs régulièrement leurs portraits ici. J’avais également écrit un billet intitulé « Pourquoi être une femme est parfois un avantage » ?

Je pense que les choses ont (heureusement) beaucoup changé, évolué en quelques décennies (rappelons que le droit de vote des femmes ne date que de 1944…). Et je pense aussi qu’elles vont continuer à évoluer mais pour cela, il faut laisser du temps pour que les comportements, croyances, cultures, représentations mentales, réflexes, etc. évoluent, pour que les hommes et les femmes trouvent une façon de faire ensemble, à la fois côté privé et public. Je ne suis pas certaine que vouloir forcer les choses en imposant des comportements, des modèles, en émettant des jugements de valeur sur certaines façons de faire, soit forcément toujours la bonne solution.

Quand par exemple deux tiers des femmes estiment qu’en finir avec la grammaire sexiste n’est pas une priorité pour l’égalité hommes/femmes, Yves laisse entendre qu’elles ont tort. Car pour lui, cela représente un enjeu clé pour que les femmes ne soient pas considérées comme des individus de seconde zone. Ce n’est pas mon avis. Je ne me reconnais pas dans ce genre de combat féministe (de même lorsque certains, dont Yves, souhaitent changer l’appellation « école maternelle ») et je pense qu’il a même plutôt comme effet de braquer une frange importante de la population.

D’autre part, je ne suis pas d’accord pour dire qu’elles gèrent le problème de la conciliation sans impliquer les hommes, sans les mobiliser, sans les associer, au contraire, j’ai l’impression que dans de nombreux couples, il y des discussions, négociations, arrangements, aménagements. Mais je pense aussi que l’on ne peut pas effacer des siècles d’histoire, de culture en disant qu’il faut partager strictement les tâches ménagères.

Par ailleurs, pourquoi le choix de rester à la maison serait forcément se faire avoir, pourquoi le travail à l’extérieur serait-il forcément plus noble que le travail parental ou qu’une vie tournée vers l’intérieur de son foyer ? Pourquoi les femmes, lorsqu’elles se consacrent à leurs enfants, à leur maison, par choix, seraient-elles forcément prisonnières, victimes ? D’autre part, la vision valorisante et épanouissante du travail ne couvre malheureusement pas toute la réalité du monde du travail, celui-ci n’est pas toujours synonyme d’épanouissement et de libération. Et je pense qu’il existe des femmes qui, si elles avaient le choix, préféreraient se consacrer à la sphère privée et familiale.

Pour moi, il n’y a pas de hiérarchie à mettre entre les valeurs du féminin et celles du masculin, mais une complémentarité à acquérir entre les deux. Pendant des siècles, les hommes ont majoritairement suivi ces principes masculins et les femmes, les principes féminins. Petit à petit, les femmes ont eu de nouveaux droits et ont investi le monde extérieur mais en se heurtant aux principes masculins en vigueur (et trop souvent en les endossant et en gommant les valeurs au féminin). Mais bonne nouvelle : les choses changent, les hommes commencent à exprimer leurs valeurs féminines et à remettre en question les critères exclusivement au masculin dans le monde professionnel et public.

En lisant l’essai d’Yves, j’ai parfois eu l’impression que la femme avait le choix entre être victime (et se faire avoir) ou être une guerrière (combattre, revendiquer). Je suis favorable à une troisième façon de faire, qui serait davantage dans la réconciliation que dans l’affrontement ou la revendication.

Autre point de désaccord : je ne pense pas que la différence des sexes conduit forcément un rapport d’infériorité entre les hommes et les femmes. Pour moi, l’égalité n’est pas incompatible avec la complémentarité. C’est d’ailleurs pour cela que la théorie du genre me gêne.

Bref, je suis favorable à son intention d’une plus grande égalité professionnelle entre les hommes et les femmes et je suis d’accord avec sa conclusion « tout ne changera pas du jour au lendemain », mais peut-être que notre différence entre Yves et moi, est que j’ai davantage confiance dans le temps, dans l’intelligence des hommes et des femmes à faire évoluer les choses pour que tout le monde puisse s’épanouir, développer leurs valeurs féminines pour les hommes et leurs valeurs masculines pour les femmes, pour que les femmes et les hommes cohabitent, fassent alliance, se partagent l’espace public et privé, sans pour autant gommer et nier leurs différences, mais en laissant le temps au temps… Ou peut-être suis-je plus naïve que lui ? ;-)

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