Témoignages vie privée / vie pro

Conciliation vie perso / vie pro : Clara témoigne

claraJ’ai d’abord connu Clara grâce à Twitter (une fois encore !), puis je l’ai vue dans un reportage très intéressant dont je vous avais parlé sur ce blog, intitulé « Couples : qui a vraiment le pouvoir ? » dans lequel elle témoignait. J’ai eu envie de la rencontrer pour en savoir plus sur la façon dont elle conciliait sa vie personnelle/familiale et professionnelle. Nous avons donc dîné ensemble dans un chouette restaurant du 15ème (pour ceux que cela intéresse, L’Alchimie, près de la rue du Commerce). Une rencontre très riche et très intéressante. Merci Clara ! Je lui laisse la parole :

Peux-tu retracer en quelques lignes ton parcours personnel et professionnel ?

J’ai fait Sciences-Po Bordeaux puis une école pour devenir directrice d’hôpital pendant 2 ans en alternance à Rennes. Je venais d’avoir mon premier enfant (très jeune, donc, à 22 ans). Ce furent deux années un peu compliquées puisque j’étais entre le sud de la France pour mes stages et Rennes pour ma formation. Tout de suite, je suis entrée à pieds joints dans les problématiques conciliation vie perso / vie pro !

Ensuite, j’ai travaillé 7 ans dans un hôpital au sud de la France. J’ai eu également un autre enfant, cinq ans après ma fille. Puis séparation avec le père de mes enfants, mise en place d’une garde alternée pendant 2 ans, qui a bien fonctionné. J’avais de nouveau du temps pour moi une semaine sur 2 ! J’ai ensuite eu une mutation à Bordeaux pour être la DRH d’un très gros groupe hospitalier. Ensuite, j’ai eu l’opportunité de travailler au cabinet de deux ministres de la Santé. Deux années très denses, très prenantes au niveau professionnel.

Lorsque je suis partie à Bordeaux, je n’ai pas obtenu la garde de mes enfants, ils sont donc restés vivre dans leur environnement, chez leur père. Je ne les vois donc depuis qu’un WE sur deux et pendant les vacances.

Et maintenant, je suis cadre dirigeant dans une agence gouvernementale rattachée au Ministère de la santé.

As-tu eu l’impression de faire des concessions soit dans la sphère pro soit dans la sphère perso ? Si oui, les regrettes-tu ? Pourquoi ?

En fait j’ai cessé de me poser la question dans ces termes, sinon c’est invivable. Et puis ce n’est pas tout à fait juste non plus. Je ne considère pas, par exemple, que mon travail m’impose des « concessions » vis-à-vis d’un projet de tour du monde en bateau, ou d’une activité humanitaire à Calcutta… Mon travail, c’est juste une vie parmi mille vies possibles. Il faut bien « choisir », ce ne sont pas pour autant des « concessions ».

Pour autant, c’est vrai que lorsque je m’occupais de mes enfants le soir en rentrant du boulot, j’étais obsédée par cette question, j’avais parfois l’impression de tout faire à moitié, voire de tout faire mal. Et donc de devoir faire, en permanence, des « concessions ». C’étaient des concessions sur la qualité de ce que je faisais, je n’étais pas toujours, dans ma tête, là où j’étais en réalité : en m’occupant de mes enfants je pensais à mon boulot, et… réciproquement. Sans compter les concessions que je devais faire à mon mari ! (Rires) Au final, c’est moi que j’oubliais, pétrie de culpabilité que j’étais.

 Que représente ton métier, la vie professionnelle au sens large ? Est-ce que cela a évolué au fil des ans ?

Au début je ne me suis pas posée la question. Dans ma famille, le travail c’était très important, c’était synonyme d’indépendance. Pour les filles que nous étions, mes sœurs et moi, le travail était vraiment présenté comme une planche de salut.

C’est plutôt ma première vie de couple qui m’a amené à y réfléchir. J’étais jeune mais déjà bien installée professionnellement ; mon mari trouvait parfois que je m’y investissais trop, pas tant en terme de temps consacré (car je me mettais en 4 pour faire tout rentrer dans l’agenda), qu’en terme psychique. J’étais là sans être vraiment là. Je me suis beaucoup questionnée à ce moment-là. Puis j’ai progressivement compris que mon environnement professionnel, dans lequel je m’épanouissais beaucoup, était ma zone de liberté : mon activité professionnelle était en phase avec mes valeurs profondes, je pouvais vraiment m’y exprimer. C’est d’ailleurs, j’ai de la chance, toujours le cas aujourd’hui.

Dirais-tu que tu es actuellement satisfaite ou insatisfaite de la façon dont tu concilies vie pro et vie perso et familiale ?

Aujourd’hui, compte tenu des circonstances (cette précision est importante), je suis satisfaite. Le fait d’être à 800 km de mes enfants, paradoxalement, me permet de beaucoup mieux « protéger » chaque sphère de ma vie. Il y a très clairement un temps pour le travail, puis, quand les enfants sont là, un temps exclusivement pour eux. Tout le reste s’arrête. Je suis disponible, je repousse toutes les activités contingentes à plus tard. Du coup je les vois moins que d’autres parents, mais je suis vraiment présente, disponible, ouverte à la discussion quand ils sont là. Même si je ne partage pas le quotidien (ce que je regrette bien sûr, surtout à certains moments clé), j’ai l’impression d’avoir une vraie intimité, une vraie complicité avec eux. Nous avons des activités, nous partageons des expériences (notamment des expériences artistiques, en sortant beaucoup) bref nous fabriquons des souvenirs à chacune de leurs visites. Ce ne sont pas des étrangers. Je suis toujours leur mère, il n’y a aucun doute là-dessus !

Est-ce que le fait d’être une femme a été plutôt un atout ou un handicap durant ta carrière professionnelle ?

Lorsque l’on sort des études, nous les filles nous ne sommes pas préparées à ce que notre « statut » féminin soit un problème. Du coup, nous n’avons pas conscience que certaines difficultés que nous rencontrons sont précisément liées à notre genre, et plus particulièrement au fait que nous ne nous conformons pas toujours à ce qui est attendu d’une femme.

C’est avec le temps, et avec la formation, que j’ai pu progressivement décrypter ce en quoi le fait d’être une femme avait « compté » dans ma carrière. Quand on est une femme à responsabilité, on doit bien souvent louvoyer pour ne pas être ramenée à son statut de femme. Comment faire pour se mettre en colère sans être taxée d’hystérique, comment faire pour avoir une longue conversation sans être taxée de pipelette. En fait on est toujours sur le qui-vive. Et quand on réussit quelque chose, ça en étonne encore certains !

C’est le poids du regard des autres, orienté par les stéréotypes de genres, qui est le plus pesant. Si on se conforme à ces stéréotypes (que l’on a soi-même fortement intégré) tout va bien ; quand on commence à s’en éloigner, c’est beaucoup plus difficile.

C’est ce qui fait que je suis devenue féministe. Ce n’est pas pour prendre une quelconque revanche, c’est parce que je tiens, plus que tout, à la liberté de chacun de se conformer, ou non, à ce que le sens commun attend de son genre. Etre féministe, c’est aussi prôner la liberté pour les hommes de s’occuper des enfants sans être mal vu par les collègues…

En ce qui concerne ma propre carrière, je serais tentée de dire, comme beaucoup de femmes qui réussissent : « mon genre n’a pas été un obstacle, mais j’ai eu beaucoup de chances ».

Par rapport à tes enfants, quels sont les principes, les valeurs qui te guident dans leur éducation ? Qu’est-ce que tu trouves le plus difficile/frustrant dans le fait de concilier travail et enfants ? Sur ces questions d’éducation, de relations parent/enfant, as-tu changé/évolué ?

Concernant les enfants, je prône… l’excellence. Je prône l’effort et l’ambition, je prône aussi la solidarité et la responsabilité. Je tiens à ce que mes enfants ne jugent pas les autres. Je tiens à ce qu’ils soient ouverts aux autres points de vue, et qu’ils acceptent d’en changer. Je suis finalement hostile au manichéisme, je tiens à ce qu’ils sachent appréhender la complexité.

Au quotidien, j’essaie de leur faire vivre des expériences très différentes, en ne plaquant pas seulement mes propres goûts. Je veux leur donner des occasions de contacts, avec différents mondes, différentes formes d’art par exemple. J’essaie aussi de toujours dédramatiser la distance, les transports, etc, car je crois que c’est une force d’être « mobile dans sa tête ». Ils feront leur vie de tout ce bagage, ils seront peut-être finalement très casaniers ou baroudeurs. L’important est qu’ils choisissent eux-mêmes leur vie, et que ce ne soit pas les autres, ni la société, qui la choisissent pour eux.

J’essaie de faire de l’éloignement une force, ou un levier : mes enfants sont des provinciaux qui ont la chance de venir régulièrement à Paris. C’est formidable pour des enfants de grandir en province, dans un environnement protégé, et de pouvoir, le samedi suivant, aller au théâtre ou voir une expo. Ca leur demande des efforts à eux-aussi cette vie là, mais c’est constructif j’en suis persuadée. Mes enfants pourront faire leurs études à l’étranger, ils n’ont pas peur de prendre l’avion seuls, ils savent prendre le métro, faire leurs bagages, etc…

Les circonstances de la vie sont ce qu’elles sont, ils faut savoir en tirer partie.

Tu m’as dit que ce que tu trouvais de plus difficile dans cette conciliation, c’était la culpabilité. Peux-tu nous dire pourquoi et comment tu as réussi à la dépasser ?

Oui pour moi c’est le nœud du problème. On nous a mis dans la tête que des bons parents étaient nécessairement des parents très présents. On nous a mis dans la tête que nos actes de parents allaient déterminer la vie de nos enfants, et que si on ne faisait pas ce qu’il faut, et bien ils souffriraient plus tard. C’est une responsabilité écrasante, pour nous comme pour eux ! c’est une omnipotence délétère !

Dès l’instant que l’on doit se conformer à des préceptes aussi totalisants, voire totalitaires, on culpabilise. Car on ne sera jamais assez présent, patient, compréhensif, etc etc… et c’est tant mieux ! Les enfants ont leur vie à vivre, nous sommes là pour assurer leur sécurité, pour leur donner des outils, mais la vie c’est à chacun de la faire.

Tant qu’une mère culpabilisera de n’avoir pas été là pour coucher son enfant après une grosse journée de travail, en se demandant si elle est une bonne mère, on n’avancera pas vraiment dans l’égalité hommes-femmes. Etre auprès des enfants par choix et par plaisir, bien plus que par devoir, c’est peut-être une démarche individualiste, mais pour moi une preuve de confiance dans les capacités de nos enfants.

Je veux aussi que mes enfants soient fiers de moi, qu’ils me voient réaliser de grandes choses, m’investir et me battre pour les causes auxquelles je crois. Qu’ils voient que le monde est meilleur quand je me donne. Et si je ne suis pas là pour lire l’histoire du soir, c’est dommage, mais ce n’est pas un drame non plus (et on se rattrapera le week-end !).

Comment te projettes-tu d’ici 5 ans ? As-tu des envies ou des projets particuliers ?

Mon désir secret serait –je l’avoue- que mes enfants fassent un bout de leurs études à Paris. Que je puisse les inviter un soir au resto de temps en temps, que je vois leurs amis, …  ce que je ne fais plus depuis tant d’années.

Au plan professionnel, je vais poursuivre sur ma lancée. Je n’ai pas 40 ans et ma fille aînée passe déjà le bac. Je suis heureuse d’avoir déjà tant construit en étant encore si jeune j’ai encore tant à faire et à travailler au service de mes combats… J’ai vu que bien souvent les détours de la vie sont le fruit du hasard, hasard des rencontres en particulier. Il n’y a pas de raison que cela s’arrête. Je touche du bois, mais cet océan de possibilités m’enchante vraiment !

Quand les enfants n’auront vraiment plus besoin de moi, alors je pourrai être encore davantage mobile. Je n’ai pas de plan sur la comète, mais je suis ouverte aux opportunités. J’adore me tenir informée de mon environnement, de l’évolution des mes collègues et anciens collègues, j’apprends tous les jours un tas de choses, et je suis très souvent agréablement surprise.

Comme je le dis depuis 15 ans : vivement la prochaine surprise !

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8 thoughts on “Conciliation vie perso / vie pro : Clara témoigne”

  1. Merci à Clara pour ce témoignage. C’est vrai qu’être une femme complique les choses mais n’empêche pas de réussir à la fois sur le plan professionnel et personnel. Clara nous en donne la preuve !

      

  2. Merci pour ce partage! Les femmes sont souvent obligés de faire beaucoup de sacrifices si elles veulent réussir leur vie professionnelle. Ces sacrifices sont pour la plupart des cas relatifs à la famille qui ne devrait en aucun cas être laissé de côté. C’est admirable de voir une femme qui a pu surmonter ce problème.

      

  3. Merci à Clara de nous montrer que c’est possible de ne pas avoir à sacrifier sa vie familiale pour être épanouie dans sa vie professionnelle. Cet article est encourageant.

      

  4. J’ai lu avec beaucoup d’attention votre article et que c’est vrais que pou concilier la vie professionnelle et personnelle n’est pas chose aisé. Surtout pour les femmes.

      

  5. Bonjour! C’est toujours fascinant de connaître le parcours d’une femme qui a réussi tant au niveau personnel que professionnel. D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas pour toutes les femmes qui se battent pour leur réussite.

      

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