Mentalo 1C’est au tour de Mentalo, 38 ans, 4 enfants, de témoigner autour de la conciliation vie perso / vie pro. Vous pourrez la retrouver sur son blog, La fille aux yeux couleur menthe à l’eau. Un grand merci à elle pour ce partage !

Pouvez-vous retracer votre parcours pro et perso ?

J’ai 38 ans pour quelques mois encore.  Je ne m’appelle pas vraiment Mentalo, évidemment, mais mon vrai prénom donne aussi envie de chanter pour la journée.

Je suis mariée depuis dix ans, j’ai quatre enfants de 12 ans et demi, 9 ans, 5 ans, et  17 mois. Il y a une quinzaine d’années, j’ai obtenu un diplôme de Master 2 en langues et littératures germaniques et écrit une thèse rigolote sur le Bildungsroman. Ce qui me prédestinait tout à fait, on en conviendra, à tomber dans la marmite de la finance luxembourgeoise. J’avais choisi les lettres, je me retrouvais par le plus grand des hasards (une inscription dans une boîte d’intérim) dans les (très gros) chiffres, allons bon.

Avez-vous eu le sentiment d’avoir fait des concessions soit dans la sphère pro soit dans la sphère perso/familiale au cours de votre parcours ? Si oui, les regrettez-vous ?

Des concessions, je ne sais pas. Des choix, oui. Que je ne regrette pas, je pense avoir toujours trouvé des compromis satisfaisants pour tous. J’ai fait le choix de continuer à travailler tout en ayant des enfants. J’adore passer du temps avec eux, mais je ne suis pas que leur mère. Je refuse de ne me consacrer qu’à eux, et de leur en faire éventuellement le reproche un jour. Ca implique des journées bien chargées, mais c’est comme ça. C’est un choix réfléchi, hors de question de me plaindre.

Au travail, j’ai dû également être réaliste : il n’était pas raisonnable d’accepter le poste  de chef de service qui m’était proposé, j’ai surpris pas mal de monde en refusant. Je préfère connaître mes limites physiques et intellectuelles (ou trouver le temps et l’énergie  d’étudier encore à la maison ?) et me contenter d’un poste qui me satisfait (et où j’apprends encore chaque jour) plutôt que d’être frustrée par un challenge que je n’arrive pas à réaliser. J’ai également appris à décliner les invitations aux after-works, cocktails et autres événements où l’on soigne son réseau… Vous savez quoi ? On n’en meurt pas.  Chaque chose en son temps.

Que représente pour vous votre métier et plus largement votre vie professionnelle ? Quelles valeurs associez-vous à votre travail ? Cela a-t-il évolué au fil des années ?

Dans ma famille, je suis l’épouse et la mère, je me définis en fonction des autres.  Au travail, je suis moi, hors de tout contexte. C’est l’endroit où je me réalise en tant que personne, indépendamment des autres. J’ai été engagée pour mon cerveau et mes compétences, pas en tant que femme avec progéniture associée.  J’y ai d’ailleurs gardé mon nom de jeune fille.

Travailler signifie pour moi faire marcher ma tête et surtout être indépendante financièrement, ce qui m’a toujours été absolument essentiel.

A votre avis, qu’est-ce que les entreprises pourraient/devraient davantage développer pour faciliter la conciliation vie privée / vie pro ?

Je travaille dans une société allemande. Chez nos voisins, il est assez fréquent que les femmes réduisent très fortement leur temps de travail, voire arrêtent complètement de travailler, quel que soit leur niveau d’études, dès qu’elles ont des enfants.

Aujourd’hui, en 2013, il est encore évident, pour mes collègues trentenaires, qu’une femme avec des enfants renonce à toute promotion. « Elle doit choisir », me disent-ils, pas du tout conscients qu’eux aussi pourraient leur laisser ce choix. (J’ai écrit un billet là-dessus  récemment ici.)

Dans mon entreprise, les temps partiels sont également assez mal vus, au nom de la rentabilité (notamment à cause des charges fixes d’un salarié). Après la naissance de mon quatrième enfant, j’ai profité de la crise économique et du resserrement des budgets pour obtenir une réduction de mon temps de travail à 80%, soit 32 heures par semaine, et négocié un jour complet de congé (le mercredi) plutôt qu’une réduction du temps quotidien.

Au niveau de la législation familiale luxembourgeoise, nous sommes plutôt gâtés. Le congé de maternité, qui porte le nom de « Mutterschutz », soit littéralement « protection de la mère », est fixe, de 16 semaines : 8 semaines avant et 8 semaines après la naissance. A cela s’ajoutent 4 semaines supplémentaires en cas d’allaitement. Ensuite, les deux parents ont droit chacun à 6 mois de congé à temps plein ou une année à mi-temps (à certaines conditions). Si la plupart des mères prolongent ainsi leur congé de maternité (ce fut mon cas les quatre fois), peu de pères en profitent, mais il y en a tout de même. Entre carrière à protéger et salaire à faire rentrer, les mentalités ici n’ont pas encore évolué à ce point.

Pour le reste, système allemand oblige, à 17h30, la plupart des bureaux sont vides. Certains commencent alors très (très) tôt, mais finir tard est un aveu de non-productivité dans la journée !  Le temps de travail hebdomadaire au Luxembourg est de 40 heures, et les dépassements sont assez réglementés au-delà de 10% – mais il est assez bien vu, paradoxalement, de rester ces 10% supplémentaires quand on veut « grimper ».

Personnellement, j’ai tendance à considérer que cette conciliation est du ressort privé, et non imputable à mon employeur. Je m’organise pour faire mon travail dans des conditions optimales en blindant l’organisation personnelle (temps partiel, nounou, conjoint,…) et je ne réclame aucun traitement de faveur sous prétexte que j’ai des enfants, ce qui relève de la sphère privée.

Le fait d’être une femme, a-t-il été plutôt un atout, plutôt un handicap ou ni l’un ni l’autre durant votre parcours pro ?

Dans les faits, ni l’un ni l’autre. J’ai toujours veillé à ne pas faire peser ma vie privée, mon choix d’avoir une famille très nombreuse, sur mon travail. Je pense que celui-ci a toujours été apprécié objectivement. Par contre, il faut sérieusement se forger une carapace contre les blagues, remarques et allusions sexistes, et choisir de laisser couler ou de répondre. Avec le temps et la maturité, je réponds. Je me dis qu’à force de répéter ça va finir par porter.

La conciliation vie pro / vie perso, est-ce un sujet dont vous parlez en couple ? Et si oui, est-ce que cela donne parfois à des désaccords ? Quels sont les sujets sur lesquels vous êtes particulièrement en phase concernant l’équilibre entre travail/vie perso/ vie pro

Nous en parlons peu : chacun vient en aide à l’autre en période de contraintes. Je fais un planning des gros impératifs pour le mois, nous affinons chaque semaine.  Nous avons décidé ensemble de ma réduction à 80% : à l’époque je n’étais pas en mesure physiquement de reprendre à 100%, et les enfants avaient besoin de cette journée pour se poser un peu dans le rythme que nous leur imposons. Nous avons gagné en qualité de vie, il est encore un peu tôt pour faire le bilan financier.

Par rapport à l’éducation de vos enfants, sur quels points êtes-vous particulièrement attentive/vigilante ? Quels principes vous guident dans cette conciliation travail/enfants ? Quels sont les sujets sur lesquels vous ressentez le plus de tensions/frustrations ?

J’essaie que chaque enfant ait son temps de parole, ce qui n’est pas toujours évident quand on rentre le soir et que tout doit s’enchaîner trop vite. J’essaie de ne pas passer à côté d’un chagrin, d’une difficulté, d’un besoin de câlins ou de confidences.

Ils me racontent peu leur journée, la nounou a souvent la primeur de cet échange lorsqu’elle récupère les petits. C’est un peu frustrant. Souvent, le soir, ils sont fatigués, on pare au plus pressé. Pour cette raison, je savoure vraiment le mercredi.

L’essentiel pour nous reste de trouver un compromis entre vie professionnelle et qualité de vie de tous. L’épanouissement personnel de chacun est un savant mélange des deux. Nous profitons des vacances pour passer du temps ensemble, nous forger des souvenirs communs, favoriser les échanges.

Qu’est-ce qui vous apporte le plus de satisfactions dans le fait de concilier travail et vie de famille nombreuse ? De quoi êtes-vous la plus fière ?

Clairement, mes enfants sont très autonomes. Nous formons une équipe soudée, chacun y met du sien pour que tout le monde s’y retrouve, j’en suis vraiment très fière. Je n’ai que deux mains, mes journées ne font que 24 heures, les enfants intègrent ça très vite. Les plus grands s’occupent volontiers des plus petits. Qu’ils fassent un effort de leur côté nous permet de passer des moments de temps libre ensemble. Ils ont bien compris que le fait que je travaille leur permet aussi de faire plein d’activités extra-scolaires, et de partir souvent en vacances. Nous avons la même nounou depuis douze ans, ils  s’y plaisent, ils ne râlent jamais quand nous travaillons. Nous avons, je pense, trouvé un bon équilibre.

Comment vous projetez-vous d’ici 5 ans ? Avez-vous des projets particuliers ?

Je me dis que les choses vont être plus simples dans quelques années, quand les petites auront grandi. J’aurai alors un peu plus de temps pour moi – bien que là aussi, il suffit de le prendre pour réaliser que tout peut aussi très bien fonctionner sans moi l’espace de quelques jours.

Je dis souvent qu’un jour, je me reconvertirai dans l’enseignement,  mais je n’ai pas fixé d’échéance. On ne vit pas vieux dans mon métier, il vaut mieux avoir une porte de sortie, même incertaine.

Et pour finir, un conseil ou une devise ou une règle de vie ?

J’aimerais que mes enfants disent de moi plus tard: « Elle a fait de son mieux. » Pas parfaite, pas control freak, juste humaine. Et surtout, ne jamais oublier de rire : jamais rien n’est réellement grave (ou presque).

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