En voilà un bon sujet, non ?

Suite à quelques échanges de mails avec Cyrille Godonou, statisticien au sein de l’INSEE à propos d’un article qu’il a écrit sur l’écart salarial entre les hommes et les femmes et qu’il m’invitait à lire (cf. aller plus loin), j’ai eu envie d’écrire un billet sur ce thème. Selon moi, son article a le mérite d’engager la réflexion sur ce sujet complexe, même si je ne suis pas d’accord avec lui sur certains points : sa minimisation de la double journée de la femme, le temps partiel, etc….mais l’objet de ce billet n’est tant de commenter ses conclusions que de lancer le débat ! 

Pourquoi ? Parce qu’il s’agit d’un sujet important, malheureusement parfois traité de façon approximative, voire erronée, alors qu’il mérite de l’être de façon détaillée et nuancée, me semble-t-il.

C’est parti…

Je vais essayer d’apporter des données chiffrées (une partie objective, pourrait-on dire, ou du moins je l’espère !) et ensuite partager mes sentiments/mes impressions par rapport à ces données (partie subjective, qui pourra forcément prêter à critiques et discussions. Je compte sur vous d’ailleurs pour réagir !)

L’écart entre le salaire moyen des hommes et celui des femmes dans le secteur privé et semi-public est de 20% en 2009 – très exactement 19,9% (en équivalent temps plein). Il était de 21,5% en 2002.

Vrai. Avec des précisions à apporter : l’écart est de 23,4% chez les cadres, de 14,2% dans les professions intermédiaires, de 6,1% chez les employés et de 21,2% chez les ouvriers. (source INSEE).

Autres chiffres trouvés dans cette étude Dares  : en 2006, dans les entreprises de 10 salariés ou plus du secteur concurrentiel, la rémunération brute totale moyenne des femmes était inférieure de 26,9 % à celle des hommes (mais cette fois-ci pas en équivalent temps plein). Celle des hommes s’élevait à 30 475 euros en moyenne, celle des femmes à 22 277 euros.

Parmi les seuls salariés à temps complet, l’écart moyen de rémunération entre les hommes et les femmes s’établissait à 19,2 %. 

Peut-on dire qu’à travail égal, les hommes gagnent 26,9% de plus que les femmes ?

Non, car les caractéristiques du travail des hommes et des femmes sont très différentes. Or ce chiffre de 27% ne tient pas compte des différences de  durée du travail, du nombre d’heures supplémentaires, des primes, du secteur d’activité, de la taille de l’entreprise, du niveau hiérarchique, de l’ancienneté dans l’entreprises, de l’exercice ou non de fonction d’encadrement, etc.

Ainsi il n’est pas approprié d’utiliser l’expression « à travail égal » lorsque l’on cite le chiffre de 27%, les caractéristiques étant différentes.
C’est un fait. Que l’on peut regretter, trouver inégalitaire, voire injuste…(on en discute plus bas !).


Comment expliquer cet écart de 19,9% (cette fois-ci en équivalent temps plein) ? Connaît-on la part des pratiques discriminatoires salariales dans cet écart ?

De nombreux éléments factuels et structurels expliquent cet écart. Selon une étude de l’INSEE, les différences de durée hebdomadaire de travail jouent un rôle très important, puisqu’elles expliquent les deux cinquièmes de cet écart ; les autres différences structurelles expliquent deux autres cinquièmes ; reste un cinquième « inexpliqué ». Parmi les facteurs structurels, on peut citer le secteur d’activité, la taille de l’entreprise, etc. Ainsi les inégalités salariales entre hommes et femmes s’expliquent en partie par des différences de caractéristiques propres aux salariés, aux entreprises et aux emplois.  

Selon l’étude de la Dares (citée plus haut), la zone grise inexpliquée de cet écart serait de l’ordre de 10%. Pour ces 10%, il y aurait peut-être d’autres facteurs individuels tels que la caractéristique du poste, la spécialité du diplôme, les interruptions de carrière, la situation familiale, etc. indiquent les auteurs mais aussi des pratiques ou processus inégalitaires ou discriminatoires qui jouent en défaveur des femmes à divers moments de leur carrière, voire en amont de la vie professionnelle.

Plus globalement, selon les études (et les experts), l’écart non expliqué actuel serait compris entre 5 et 7%. Je cite par exemple ce rapport du Sénat : « Les écarts de rémunération entre les femmes et les hommes sont de l’ordre de 25% en moyenne, et, si l’on écarte l’influence des facteurs « extérieurs » (durée du travail, qualification, etc.), un écart irréductible et non justifiable perdure à hauteur de 5 à 6 %, « toutes choses égales » (du point de vue statistique) par ailleurs.

Il est difficile de déterminer la part exacte de l’écart de la rémunération qui peut être imputée à une discrimination liée au sexe. 

Mais il semblerait bien que des pratiques discriminatoires peuvent expliquer une partie de cet écart résiduel non
expliqué.

Exemples : discrimination à l’embauche (cette forme de discrimination n’a pas un lien direct avec une discrimination salariale mais elle peut jouer un effet ultérieurement si la femme est amenée à accepter un travail moins qualifié que son diplôme ou son expérience professionnelle), une femme recrutée à un salaire moindre que si cela avait été un homme qui avait été recruté pour le même poste, des augmentations salariales ou des primes davantage accordées aux hommes qu’aux femmes (pendant longtemps, certains employeurs ont privilégié le salaire de l’homme, considéré comme le salaire principal, au détriment de celui de la femme considéré comme salaire d’appoint), etc.

A noter que depuis plusieurs années, et sous la contrainte de la loi, certaines entreprises (telles qu’Axa) se sont engagées dans des programmes de rattrapage salarial pour réduire les inégalités de salaire entre hommes et femmes lorsqu’elles n’étaient pas justifiées par des éléments objectifs (différences d’âge, ancienneté, formation…). Il est important de noter que l’appréciation d’un travail de « valeur égale » n’est pas chose aisée…   

Récapitulons, les principales causes de la différence de salaires entre les hommes et les femmes sont :

- Une durée hebdomadaire du travail moindre pour les femmes

- Le temps partiel qui concerne 30% des femmes actives occupées (contre 5% des hommes)

- Des emplois moins qualifiés exercés par les femmes

- Des femmes majoritairement présentes dans les secteurs d’activité les moins rémunérateurs et où les perspectives d’évolution sont plus faibles (santé, social, enseignement, services à la personne). Pour rappel, 60 % des emplois féminins se concentrent sur six groupes socioprofessionnels qui ne représentent que 30 % de l’emploi total.

- Les interruptions de carrière 

- Une moindre mobilité externe et géographique, un moindre accès à la formation continue

- Le fait que très peu de femmes parviennent à accéder aux emplois les mieux rémunérés.  

Quelles sont les autres causes plus difficiles à objectiver mais, me semble-t-il, importantes  ?

Le fait que les femmes savent moins bien négocier, à la fois leur salaire d’embauche et leurs augmentations.  Il n’est pas rare qu’une femme, en recherche d’emploi après un congé parental par exemple, tellement contente de retrouver un emploi après avoir galéré quelques mois pour décrocher ne serait-ce que des entretiens, ne soit pas très offensive au moment de la négociation salariale. De même, une fois en poste, les femmes ont plus de scrupules à demander une augmentation. De même, si elles obtiennent un temps partiel, elles auront peut-être tendance à être moins ferme sur le niveau de leur rémunération.

Le fait que certains recruteurs préfèrent recruter un homme qu’une femme pour cause de maternité ou de future maternité.

Le fait que les employeurs hésitent parfois à donner des promotions à des femmes car ils imaginent un moindre
investissement/engagement/disponibilité dans la sphère professionnelle. C’est ce que l’OCDE appelle la suspicion de l’employeur.
« Les femmes sont considérées comme susceptibles de sortir du marché du travail pour raisons familiales, temporairement ou définitivement, et ce, même si elles n’ont jamais eu l’intention d’interrompre leur carrière. Elles sont suspectées de ne pas être attachées à leur poste. Cette méfiance peut d’ailleurs les pousser à moins s’engager dans leur travail, confirmant a posteriori les préjugés des employeurs ».

Quelles sont les bonnes questions à se poser (selon moi) ?

Pourquoi les femmes travaillent-elles moins que les hommes ? Par choix ou par contrainte ?
Pourquoi les femmes choisissent-elles davantage les secteurs et filières les moins rémunératrices ? Par affinité, par goût, par préférence ou en raison des mentalités, du poids culturel, de l’éducation, des préjugés, etc. ?

Pourquoi les femmes ont-elles davantage des carrières interrompues et sont-elles moins mobiles ?

Dans ces inégalités professionnelles et salariales, quelle est la part des stratégies professionnelles et des choix de vie volontaires de la
part des femmes et celle qui ne l’est ?  

Quels sont les « combats » justes ?

Que les métiers du social, du soin, du service à la personne au sens large soient mieux valorisés et davantage rémunérés.

Que l’orientation professionnelle soit mieux faite.

Que les femmes s’autocensurent moins vis à vis de certains métiers ou secteurs d’activité  

Que les femmes qui souhaitent travailler à temps plein alors qu’elles sont à temps partiel puissent le faire. Lutter contre le temps partiel contraint et subi (27,9% des femmes qui travaillent à temps partiel souhaiteraient travailler davantage). 

Que certains recruteurs pénalisent moins les mères de famille (ou les futures mères de famille).

Que les processus de gestion de carrière évoluent, notamment pour la tranche 30-40 ans chez les cadres

Que le temps partiel ne soit pas outre-mesure pénalisé en termes d’augmentation et d’avancement de carrière

Que les femmes sachent mieux négocier leurs salaires et leurs augmentations. Qu’elles soient plus offensives, qu’elles osent davantage. (par exemple, savent-elles que depuis la loi du 23 mars 2006, de retour de congé de maternité ou congé parental une femme salariée doit légalement bénéficier elle aussi des augmentations qu’ont obtenu ses collègues pendant son absence…).

Qu’elles investissent les domaines d’activité et les métiers où se trouvent les responsabilités et les salaires les plus élevés (finance ou commercial plutôt que RH ou communication pour simplifier).

Comment réduire les inégalités non choisies ?

Cela passe à mon avis par :

- une plus grande implication des hommes dans la sphère domestique et parentale afin que les femmes qui le souhaitent puissent s’investir davantage dans la sphère professionnelle,

- que certaines voies et secteurs d’activité (industrie, finance, sciences) s’ouvrent davantage aux femmes. Mais il me semble qu’un gros travail se fait déjà dans ce sens.

- une plus grande flexibilité horaire dans les entreprises où cela est possible et une culture du résultat davantage que du présentéisme,

- une meilleure prise en compte de la parentalité en entreprise (cf. les travaux intéressants et encourageants de l’Observatoire de la Parentalité en Entreprise),

- une moindre méfiance de la part de certains recruteurs vis à vis des femmes, notamment celles qui se sont arrêtées de travailler quelques mois ou années.

- des femmes parfois plus audacieuses et ambitieuses (en disant cela, je ne jette la pierre à personne, bien sûr !), etc., etc.

En conclusion, il me semble à la fois hâtif et erroné de dire que l’écart salarial entre les hommes et les femmes s’explique majoritairement par des comportements discriminatoires, même si des pratiques discriminatoires peuvent exister. Il me paraît beaucoup plus juste et pertinent de dire qu’ils sont dûs à des situations inégalitaires et que pour resserrer cet écart, mieux vaut lutter contre les inégalités subies… et accepter également que certaines inégalités puissent être aussi choisies (temps partiel, secteurs d’activité moins lucratifs mais correspondant davantage à leurs envies, pause professionnelle, etc.).

Vous êtes cordialement invités à réagir à ce billet, à partager votre propre sentiment par rapport à la situation.
Merci !

■ Pour aller plus loin

- Edit du 7 mars : une nouvelle étude vient de sortir sur L’écart des salaires entre les hommes et les femmes en 2009

L’écart des salaires entre les hommes et les femmes peut-il encore baisser ? -INSEE – Economie et Statistique – 2006

- Une mesure de la discrimination dans l’écart de salaire entre hommes et femmes – INSEE – 2000

- Les écarts de salaire entre les hommes et les femmes en 2006 : des disparités persistantes - Dares – octobre 2008

- Inégalités de salaires entre femmes et hommes et discrimination - OFCE Sciences Po – 2004

- L’article de Cyrille Godonou

- Pourquoi les femmes gagnent-elles moins que les hommes ? (un livre de Brigitte Laloupe dont j’avais parlé sur ce blog), à compléter avec le billet qu’elle avait écrit sur son blog Salaires hommes/femmes d’où vient la différence ?  

- La revue de l’OFCE de juillet 2010 sur ce sujet

 

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