A l'école Education nationale

Interview de Princesse Soso, professeur d’anglais

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J’ai le plaisir d’accueillir Princesse Soso, prof d’anglais. Comme j’ai eu l’occasion de le dire plusieurs fois, Princesse Soso a un blog que j’aime beaucoup (et je ne suis pas la seule !) (edit de janvier 2016 : voici l’adresse de son nouveau blog). Un blog où elle raconte notamment son métier de prof au quotidien, ses coups de coeur et ses coups de gueule. Avec un style et un langage bien à elle, directs, incisifs, parfois crûs mais avec humour, franchise et passion. Et un vrai talent pour partager avec ses lecteurs anecdotes et petites choses de la vie.

Certains de ses billets me font beaucoup rire… En tout cas, moi, j’aime beaucoup son franc-parler et la manière dont elle prend à coeur son métier et son rôle de prof.

Allez, je lui laisse la parole ! Et n’hésitez pas à commenter, à réagir, à lui poser des questions et tout et tout ! (elle le vaut bien )

Peux-tu te présenter et rappeler en quelques lignes ton parcours ?

Je suis Princesse Soso, une prof d’anglais funky qui adooooore son métier mais qui putain trouve hallucinant d’assister, quasi impuissante, à une mutation de la société.

Mon envie de devenir prof remonte à… pffffiou… tellement loin… J’ai toujours joué à la maîtresse, je kiffais écrire au tableau et j’imaginais la joie incommensurable de raturer en rouge des copies d’élèves le tout en reportant soigneusement les notes dans un joli carnet. Je trouvais ça trop chouette le concept d’enseigner des trucs aux autres. Lorsque j’ai découvert l’anglais, BAM, énorme coup de cœur. Je suis particulièrement passionnée par les langues et si Chronos me laissait un peu plus de temps, j’apprendrais une langue différente chaque année.

J’ai toujours beaucoup écrit et lorsque j’ai commencé à enseigner, j’envoyais régulièrement des mails à mes amis pour leur raconter mes pérégrinations avec les SEGPA et autres gamins étranges et mal-élevés. Et, un beau jour, encouragée par mon Seigneur et Maître, j’ai poussé la porte de la blogosphère pour que mes proches puissent profiter plus facilement de mes aventures… Le bouche à oreille a fait le reste à mon grand étonnement car je ne pensais pas que le quotidien d’un prof, même raconté avec humour, pouvait attirer les gens.

Que représente pour toi ton métier ? Qu’est-ce qui est le plus gratifiant et le plus frustrant, agaçant, crispant, pénible… ?

Être prof est un concept utile voire indispensable à la base. L’évolution du métier m’effraie beaucoup, en revanche. Sa polyvalence grandissante ne me plaît pas du tout (on est prof + éducateur + psy + assistante sociale + moniteur d’auto-école + formateur aux premiers secours + parent de substitution + informaticien… etc.)

Le plus gratifiant… écrire au tableau avec un feutre rose ♥ et accessoirement faire découvrir des trucs aux élèves. L’un des écueils principal de la génération kikoolol (et particulièrement dans mon bahut) est le manque de culture générale et de curiosité. On en arrive parfois à une certaine xénophobie, au sens premier du terme… c’est-à-dire la peur de l’extérieur, de ce qui leur est étranger. Lorsque grâce à mes cours, un élève devient plus curieux… je sens que j’ai fait ma part du boulot. Une part que bien des parents négligent, malheureusement.

Le truc le moins choupi est le manque de respect et de savoir-vivre grandissant…. manque de savoir-vivre de la part de certains élèves et surtout de certains parents. La violence se banalise et s’est sournoisement installée dans beaucoup d’établissements… La semaine dernière, je devais voir six familles pour faire le point sur le travail et le comportement de leurs enfants… Je n’ai vu que deux familles sur les six prévues… Et les quatre familles qui n’ont pas daigné se déplacer, n’ont pas non plus pris la peine de téléphoner ou d’écrire un petit mot d’excuses… Ils s’en foutent royalement. De nous. De la scolarité de leurs gamins. Le mal qui ronge la génération kikoolol est profond et bien enraciné. Difficile de se battre si les parents ne sont pas de notre côté. Quelle crédibilité avons-nous lorsque les familles dénigrent l’instruction et la connaissance ?

Tu racontes régulièrement des anecdotes sur ton blog, souvent hallucinantes, sur les élèves ou sur les parents d’élèves. Qu’est-ce qui continue à te surprendre ? 

Je ne cesse d’être surprise par ces parents qui font des enfants sans réfléchir. Ces parents qui me disent « oh non… je ne veux pas punir mon enfant sinon il ne va plus m’aimer… » / « Je ne veux pas de conflit avec mon enfant, donc, à la maison, on ne parle pas du collège, comme ça on évite les fâcheries ». Nous passons notre temps à répéter que le vrai problème ne vient pas des élèves, mais de leurs parents qui n’ont pas su/ne savent pas leur donner de limites, de repères… Les ados de maintenant ont un tel éventail de distractions et de tentations qu’il est plus que nécessaire de leur apporter un cadre rigoureux qui passe par la discussion, l’empathie et la fermeté… Un ado de 13 ans qui passe la moitié de la nuit sur internet, un ado de 13 ans qui sort la journée/le soir à sa guise sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit est devenue monnaie courante dans le secteur.

Inutile de dire que lorsque je rencontre des parents responsables, agréables, polis et préoccupés par la scolarité de leur enfant, je rentre limite en transe car dans ma cambrousse, ce phénomène se raréfie dangereusement.

Il y a quelque temps tu écrivais un billet intitulé « Si Luc C…passe par ici » où tu proposais quelques pistes de réflexion. A ton avis, quelles sont les urgences ? Les pistes à oublier et celles à creuser ?

L’éducation nationale est devenue un tel bordel à polémiques… Une véritable refonte est nécessaire. On entend souvent dire que les profs ne veulent pas de réformes… c’est totalement faux… simplement, nous ne voulons pas des réformes proposées par le gouvernement. Sous des dehors de pédagogie et d’harmonisation européenne, se cachent les notions d’économie et de profit.

L’urgence est de redorer le blason de l’école. Un lieu de culture, d’échange, de connaissance et de respect. Un lieu où l’on apprend à vivre ensemble. La connaissance a perdu de son charme… On assiste à l’apologie de la facilité et de l’ignorance… La télé mal régulée fait de sacrés dégâts chez les ados. Émissions où se pavanent des jeunes gens imbus de leur personne et fiers de leur parcours (pas d’études, pas de culture, une syntaxe déplorable et un seul but : réussir sans en branler une… le principe même de la télé-réalité. Réussir = gagner de la thune, bien évidemment).

Il faut abandonner l’idée du collège unique et mettre en place des structures spécialisées et autres classes-relais afin d’aider de nombreux élèves à se remotiver et à se réinsérer dans le système scolaire classique.

Lorsque les émissions de coaching style « Super Nanny » ont débarqué sur nos écrans, j’ai halluciné… J’ai au départ pensé à une scénarisation poussée à l’extrême avec des comédiens… Mais mon expérience de prof me permet de dire que les familles que l’on voit dans Super Nanny : des familles totalement dépassées par leur mouflet de 3 ans, des familles qui ne savent pas comment éduquer leurs enfants, existent bien réellement et sont de plus en plus nombreuses. Il ne s’agit pas d’instaurer un permis pour devenir parents mais… pourquoi ne pas envoyer des brigades de nannies (sans M6) dans des familles qui ont cruellement besoin qu’on leur explique comment gérer les caprices de la chair de leur chair. Certaines familles sont en réelle demande et ont besoin qu’on leur explique des « techniques » simples… Je ne dis pas qu’il existe un manuel parfait pour élever un enfant mais il y a tout de même des idées qui relèvent uniquement du bon sens et que, malheureusement, beaucoup de familles n’appliquent pas.

Tu as de nombreux commentaires sur ton blog. Comment les perçois-tu ? Est-ce que certains d’entre eux t’ont fait évoluer, changer d’avis sur certains points ?

Je reçois chaque jour de plus en plus de commentaires et de mails. 99% des messages sont positifs, agréables et parfois, j’ai un petit commentaire acide voire insultant. Les critiques sont toujours les mêmes : je suis une prof aigrie qui ferait mieux de changer de métier, je ne suis rien qu’une vipère qui se moque sans vergogne et qui passe son temps à juger les autres le tout en se montrant très grossière.

Ces commentaires m’importent peu car ils proviennent de lecteurs qui n’ont pas du tout compris ma démarche et qui se sont bornés à lire un ou deux articles. Que l’on n’aime pas mon style, je le conçois tout à fait. Mais je trouve dommage d’émettre un jugement rapide sans prendre la peine de gratter le vernis cynique qui caractérise mes écrits… Encore une fois, si je n’aimais pas mon métier, je ne pense pas que je passerais autant de tant à écrire dessus. Mon blog est bien évidemment orienté : je ne parle que des choses marrantes, insolites ou hallucinantes qui arrivent au collège. Et j’assume tout à fait mon côté langue de pute 😉

Un lecteur skinhead m’a récemment appris à dépasser les poncifs. Je parle souvent d’élèves qui se targuent d’être skinheads / néo-nazis et dont les Sieg Heil sont tout simplement effrayants sur leurs blogs ou leur Facebook. Le lecteur en question m’a expliqué que « skinhead » ne se réduisait pas à un groupe facho et raciste et que ces néo-nazis représentaient juste une branche minoritaire et trop médiatisée de la mouvance Skin qui, à la base, promeut le reggae et n’est absolument pas raciste. Le blog me permet de discuter avec des personnes que je n’aurais jamais rencontrées dans ma vie de tous les jours. Je corresponds régulièrement avec des lecteurs vivant au Japon, au Chili ou en Australie… C’est très enrichissant. (Je précise que je réponds aux lecteurs, même s’ils habitent Limoges ou Bourg-en-Bresse :-p)

Et pour terminer un petit espace de libre expression…

Cet espace de liberté… je vais le dédier à toutes les personnes qui me lisent et qui prennent le temps de m’écrire pour me dire qu’ils me kiffent. C’est hyper démago mais finalement très sincère. Écrire me défoule et me permet de prendre du recul sur mon métier. Le personnage de Princesse Soso est un délicieux exutoire et je suis flattée et ravie de voir qu’il est apprécié… et l’aventure ne fait que commencer.

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5 thoughts on “Interview de Princesse Soso, professeur d’anglais

  1. Princesse Soso voit les mêmes parents et élèves que moi. Je ne sais pas où elle enseigne mais nous avons sensiblement les mêmes genres d’ élèves 😉

    Je pense aussi que beaucoup de gens font des enfants sans les assumer. Mais ce que je disais à Gaëlle l’autre jour, c’est que finalement le rôle parental se situe plus dans un rôle nourricier et
    ce depuis toujours que dans un rôle éducatif (qui est joué par une minorité de parents). Le hic c’est qu’en tant que profs, les ministères auxquels nous appartenons (EN, Agriculture, Industrie)
    mais aussi les directions d’établissements nous ont retiré toute autorité ce qui fait que les parents ont plus voie au chapitre que nous dans le parcours scolaire de leurs enfants, même s’ils
    sont déficients au plan éducatif. Nous ne devons surtout pas contrarier leurs chers petits, toujours leur trouver des excuses, ne pas les faire redoubler…Ce qui finalement entérine aussi le
    manque d’éducation de beaucoup de nos élèves et piétine notre travail et notre dignité et notre crédibilité.

    A partir du moment où les mômes savent que quoi qu’ils fassent à l’école, papa et maman pourront toujours les protéger et obliger l’école à les garder ou à les accueillir, pourquoi
    travailleraient-ils et se donneraient-ils du mal?

    Si au moins on nous avait préservé notre autorité professorale, nous pourrions aujourd’hui beaucoup plus agir efficacement pour compenser le manque d’investissement éducatif parental mais aussi
    obliger beaucoup plus nos élèves à travailler. Et notre métier serait moins dévalué et précarisé qu’il ne l’est aujourd’hui.

    Autre hic qui a provoqué je pense la dévaluation et la précarisation de notre métier professoral, le fait que nous soyons une majorité de femmes à y travailler. L’Etat nous précarise parce qu’il
    a l’impression que nous nous révolterons moins que les hommes. Et que nous sommes là pour tout supporter et dans les pires conditions.

    J’ai remarqué ça aussi dans d’autres services publics très féminisés comme l’administration, la santé, le social. Tous ces métiers sont précarisés actuellement avec en plus l’obligation de faire
    des miracles quand on y bosse. C’est démentiel.

    Sinon pour les réformes à l’EN, je crois qu’elles ont fini par tuer toute pédagogie et formation de qualité. Quand je croise des collègues qui ont le CAPES (je ne l’ai pas et je suis vacataire
    depuis près de 8 ans), j’ai plus l’impression que c’est le concours et le statut qui les intéressent que leurs élèves. Et je trouve ça triste. Ce qui fait que je suis de plus en plus persuadée
    que ce n’est pas la formation actuelle qui fait l’enseignant de qualité mais une réelle motivation et passion de transmettre et d’essayer d’intéresser ses élèves, de leur faire dépasser leurs
    peurs, leur méfiance et qu’ils sont capables de bien plus de travail et de réussite par leur engagement qu’ils ne le pensent.

    L’enseignement est une vocation. Si on ne l’a pas, l’enseignement dispensé ne servira à rien. Beaucoup sont venus ces dernières années à l’EN non pour enseigner mais pour un statut fonctionnaire
    sans forcément mesurer la démesure de la tâche à accomplir et de l’abnégation et de la patience qu’il faut dans ce métier. Un grand nombre quitte chaque année ce métier et nous sommes de plus en
    plus de vacataires précaires pour compenser leur absence mais oeuvrant sans filet (payés à l’heure et non au mois, pas de congés payés, heure de cours payée moitié moins cher alors que nous
    effectuons le même job avec les mêmes difficultés). Et ça ne risque pas de s’arranger…car l’EN a été vampirisée par des théoriciens de l’éducation qui n’ont aucune connaissance du terrain et
    par des affairistes qui veulent déconstruire l’éducation publique pour tous pour la circonscrire à l’autorité de l’éducation privée confessionnelle uniquement prévue et pensée pour les enfants de
    parents aisés.

     

      

  2. @ Muse : merci beaucoup pour ce retour sur ta propre expérience et perception des choses ! (qui est effectivement assez proche de celle de Princesse
    Soso…). Mais tant qu’il restera des personnes motivées et ayant la « foi », tout n’est pas perdu

      

  3. Problème majeur actuel et qui risque d’empirer Gaëlle: si nous sommes toujours quelque uns enseignants et enseignantes à avoir la foi et à nous donner du mal pour que les jeunes et enfants qui
    nous sont confiés puissent réussir et sortir de l’école avec les moyens d’être autonomes, nos ministères et ministres ne l’ont en aucune façon cette foi. Ils marchandisent l’éducation à l’argent
    des familles et selon leurs origines sociales, ils réduisent notre champ d’investigation, ils restreignent l’accès au savoir des jeunes, ils nous intimident nous autres enseignants quand nous
    nous opposons au fichage de nos élèves. Ce qui fait que nous ne pourrons pas faire de miracle ni de changement à partir du moment où notre travail professoral est précarisé, nié, piétiné et notre
    autorité bafouée.

    Les parents sont mous à réagir parce que l’éducation scolaire, du moment qu’elle est assurée par d’autres et que tout va bien individuellement pour leurs enfants ça ne les concerne pas, nous
    autres enseignants sommes très isolés dans notre lutte que nous soyions titulaires ou vacataires et les ministères raisonnent de façon comptable, discriminatoire et sécuritaire. De quoi ne pas
    être optimiste pour les prochaines décennies, même si nous avons envie, en tout cas moi c’est sûr, de défendre une éducation de qualité et le droit à une éducation de qualité pour tous, sans
    discriminations.

    Nous reste je crois à nous fédérer avec d’autres professions également précarisées et niées pour médiatiser notre mécontentement et être plus forts face à la politique détestable de ce
    gouvernement. Je pense au social, à la santé notamment qui sont deux secteurs touchés par les mêmes problèmes de précarisation, de surcharge de travail et de mise en échec gouvernemental de tout
    ce que nous pouvons faire au plan des soins, de la pédagogie et du soutien.

     

      

  4. En tant que professeur de français, je me désole de voir quelqu’un donner une image aussi vulgaire des enseignants (même si je suppose qu’il s’agit d’un exercice de style et que la collègue s’exprime correctement avec ses élèves).

      

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