Avant / Maintenant

Avant / Maintenant (n°5)

delautrecotedumiroirAujourd’hui, voici les réponses de Françoise au questionnaire Avant / Maintenant. Pour
rappel, il s’agit de savoir comment on imaginait et percevait la vie professionnelle, la conciliation vie privée /vie professionnelle, son métier, l’éducation, etc. lorsque l’on était jeune et la façon dont on vit et ressent tout cela aujourd’hui, avec le recul et l’expérience. Un grand merci à elle !

Françoise
AVANT

Lorsque vous étiez jeune (vers 18-20 ans), quel métier rêviez-vous de faire ?
Quand j’étais toute petite, bergère en Suisse comme Heidi. :-))
Après 12 ans et jusqu’à la fin de mes études secondaires et mon entrée aux Beaux-Arts (autour de 20 ans), illustratrice pour enfants et publicitaire (directrice artistique). J’étais encore au lycée car j’avais eu un très gros pépin de santé (arrêt de mes études pendant un an et demi) et je terminais mes études de lettres dans un lycée privé qui ne m’enchantait pas du tout (je n’avais qu’une option artistique hors cours habituels) mais qui me permettait de remonter peu à peu la pente physiquement, scolairement et socialement.

Quelles choses positives pensiez-vous qu’un travail pouvait vous apporter ?
Une indépendance financière, une autonomie et également une totale réalisation de mes aspirations artistiques.

Qu’est-ce vous imaginiez être le plus difficile/rebutant dans le fait d’entrer dans la vie active  ?
Les contraintes liés à certains clients et dossiers à traiter, le stress et aussi une difficulté à m’insérer comme créatif femme en agence pub.

Comment perceviez-vous la vie professionnelle ?
Un état à la fois d’épanouissement, d’autonomie, de réalisation de soi et d’indépendance financière et une reconnaissance sociale pour les gens qui au départ avaient de vrais projets pro.
Pour ceux qui n’en avaient pas de projet ou de but pro, c’était juste un salaire alimentaire, des contraintes, souvent un job non choisi et qui ne plaisait pas.

Lorsque vous avez débuté dans votre métier actuel, comment l’imaginiez-vous ?
Temporaire…parce que ça faisait un an et plus que j’étais au chômage (après licenciement économique et boulot créatif dans une agence pub et multimédia) et que je n’avais jamais imaginé enseigner les arts. Je me voyais plutôt retrouver un job dans la pub et le multimédia qu’un job de prof précaire (que je jugeais plus alimentaire au départ que réjouissant).

Vous vous projetiez plutôt : carrière à fond ou famille ou un peu des deux ?
J’avais déjà 32 ans quand j’ai démarré mon activité d’aujourd’hui. Ca faisait seulement 5 ans que je vivais avec mon compagnon et comme nous étions tous les deux précaires, je pensais plus à ce que chacun trouve sa voie et une stabilité financière qu’à fonder une famille.
A 18-20 ans, au sortir de 2 ans en fauteuil roulant, gros traitements médicaux, état physique pas terrible, j’imaginais plutôt réussir mes études et ma carrière (une sorte de but qui m’a aidé à tenir) qu’une vie de famille même si je voulais à l’époque être maman de 4 enfants (démarrer une première grossesse à 24 ans) et vivre une vie de famille façon conte de fées.

Pour vous, les enfants, cela représentait quoi ?
Une autre forme de réalisation de soi mais qui viendrait seulement lorsque j’aurai réalisé certaines choses professionnellement, artistiquement et que je sois sortie de mes problèmes de santé.
Sans compter trouver le compagnon stable avec qui faire ces enfants et avec qui je me sentirai bien. A 18-20, je n’avais aucune expérience de vie amoureuse. Aucune expérience de sexe. C’était du pur fantasme.

A vos yeux, la fierté ultime était de … ?
D’arriver à être reconnue dans mon travail, d’être éditée et de faire rêver des enfants avec mes bouquins.

MAINTENANT
Quel est votre métier actuel ?

Je suis prof d’arts plastiques et d’arts appliqués depuis 7 ans. Une vraie vocation même si au départ c’était vraiment pas un choix, juste une survie financière.
Je suis précaire vacataire et j’ai 30 classes à m’occuper, 5 lieux différents d’enseignement, des horaires surréalistes, des élèves de 6 à 78 ans. Passionnant même si usant. Pendant les 5 premières années où je n’avais pas assez d’heures de cours, j’ai fait des petits jobs à côté (manutentions, intérims en jardinerie, ateliers créatifs, GD) pour arriver à avoir un salaire à peu près décent (aux environs du SMIC mensuel).
Cette polyvalence nécessaire m’a beaucoup appris de choses même si ça a été très éprouvant. J’ai vu beaucoup de misères, beaucoup de solidarité aussi, j’ai vu des femmes et des hommes cassés dans leur travail, dans des jobs vraiment durs, j’ai vécu des choses que seuls avant les jeunes sans expérience pro vivaient.
Ce qui m’a donné l’envie encore plus de m’accrocher dans une voie professionnelle épanouissante pour échapper à une vie difficile.

Concernant celui-ci et avec le recul, qu’est-ce qui est différent (ou semblable), mieux (ou moins bien) de ce que vous aviez imaginé ?
Ce qui est différent, c’est que j’avais jamais imaginé être à ce point précaire, comme un oiseau sur la branche.
Que j’aurais préféré pouvoir être plus stable au plan pro en tant que prof (mais avec études Beaux-Arts, pas de reconnaissance professorale puisque non universitaire).
Que j’aurais pas imaginé qu’enseigner me plairait à ce point (j’en avais auparavant une vision plutôt pénible).
Que j’ai une immense chance de côtoyer autant de personnes d’âges et de situations différentes que j’aide à se trouver artistiquement ou à avancer dans leur vie, leur futur métier. Mais aussi à développer leur savoir technique artistique et leur imaginaire.
Ce qui me plait mieux que dans mon métier d’avant (graphiste et chargée de comm) c’est que c’est plus une relation humaine et une transmission de savoirs, c’est plus chaleureux, moins commercial et froid même si je me sers de mon expérience en pub/multimédia pour les élèves que j’ai en arts appliqués.
Ce qui est moins bien, c’est que je ne suis pas considérée comme un véritable prof ni par mes collègues titulaires, ni par mes employeurs, ni par la société en général alors que je fournis énormément de travail pédagogique et que je donne énormément de ma personne dans tous les cours que j’ai.

Aujourd’hui, vous diriez que travailler, cela permet de….
D’avoir un salaire et par la suite j’espère une retraite décente, de se réaliser même si la reconnaissance sociale est difficile à obtenir lorsqu’on est précaire, d’être indépendant financièrement et de pouvoir cofinancer des projets avec son conjoint, de s’offrir de jolies choses, pouvoir contribuer au confort de sa petite famille, et surtout d’avoir une utilité autre que biologique et de s’enrichir socialement, culturellement, intellectuellement, humainement.

Et finalement, qu’est-ce que vous trouvez le plus difficile dans la vie professionnelle ?
La précarité et les maigres salaires même si on se donne à fond et qu’on est compétent.
La discrimination à l’embauche (plafond de verre), dans l’emploi, le chômage durant les vacances sans soldes, la difficulté d’accéder à une stabilité au plan statut, contrats et salaire.
J’ai dû renoncer jusqu’à peu à beaucoup de projets de vacances,  fonder une famille, à l’achat d’un appart parce que nous n’avions pas assez d’argent. Mais je ne regrette pas du tout de travailler parce que je gagne mon pain, je cofinance le quotidien et que j’adore mon travail.

Par rapport à vos projections (carrière, famille ou un peu des deux) qu’est-ce que cela donné ?
Carrière réussie même si financièrement, c’est très modeste et que la précarité est pénible à vivre.
Famille: mon compagnon y avons renoncé jusqu’à présent par manque de stabilité financière et par envie de nous réaliser dans nos jobs respectifs.
On s’achemine doucement vers une parentalité même si nous avons encore des doutes sur cette réalisation (parce que je suis toujours précaire et que je devrai calculer ma grossesse au risque de perdre tous mes contrats de prof sans compter compagnon un peu trop autocentré et homme-enfant).

Avoir des enfants, qu’est-ce que cela représente ?
Une ambivalence. Je sais que si j’en ai, ça risque de me pénaliser définitivement professionnellement et je ne suis pas sûre, parce que j’ai beaucoup bataillé pour avoir ces 5 contrats CDD renouvelés chaque année, d’avoir envie de perdre mon indépendance financière et de devoir tout reconstruire au plan pro.
Psychologiquement ce serait très dur, un échec et une forme de mutilation. N’étant pas masochiste, pas envie de lâcher ma vie pro actuelle qui me plait.
D’un autre côté j’ai envie d’un enfant pour lui transmettre mon amour de la vie, lui partager des découvertes que j’ai faites et que mon compagnon a faites, lui montrer que même si c’est dur, la vie est passionnante, mais je ne veux pas pour cela renoncer à mon travail.
J’ai 38 ans, en juin 39, ça commence à faire vieille pour une première grossesse. Mon compagnon est stable dans son job depuis seulement 2 ans, n’a pas un salaire élevé (il gagne un tout petit peu plus que moi) et reste peu mobilisé sur les tâches ménagères au quotidien. Je me pose donc plein de questions si c’est vraiment raisonnable et viable dans ces conditions d’élever un enfant.

Le fait d’être parent vous a-t-il fait évoluer/changer sur certains aspects de l’éducation telle que vous l’imaginiez lorsque vous n’étiez pas encore parent …
Je suis pas encore maman mais je suis prof.
Le fait d’être prof et d’avoir eu énormément d’élèves enfants, ados, adultes en 7 années d’activité m’a fait beaucoup évoluer sur la question éducative.
Je me suis rendue compte de plein de choses sur la parentalité. Notamment qu’elle était plus souvent une parentalité biologique et nourricière qu’éducative (nous les profs sommes plus éducateurs le plus souvent que les parents même si présents physiquement régulièrement, même si mères au foyer).
Que les pères de famille sont cruellement absents le plus souvent de l’éducation et que ça engendre beaucoup de problèmes psys, comportementaux chez les enfants et les ados. J’ai pris conscience de l’immense importance du père dans la construction identitaire d’un enfant, sa socialisation et sa stabilité personnelle.
Et aussi que la société niait cette importance du père, ce qui faisait reposer tout le poids éducatif sur les femmes. Poids éducatif qui les précarisait beaucoup financièrement, socialement et personnellement. Et entamait beaucoup leur confiance en elles. Leur faisait souvent perdre de vue leurs désirs profonds.
Et qu’en plus professionnellement et financièrement on leur faisait payer le prix fort (retraites minces, misère, stagnation dans l’emploi, précarisation forcée).

Mon métier m’a montré les dangers d’une maternité fusionnelle (plutôt vantée depuis une quinzaine d’années par politiques, médias, psys, médecins).
Et je me suis rendue compte aussi que non seulement la maternité était une sorte de refuge lorsque vie pro non réussie mais une sorte de compensation lorsqu’on a une vie amoureuse et sexuelle peu épanouie.
L’enfant est donc plus souvent une compensation à l’échec personnel, amoureux ou professionnel, un alibi social que le fruit d’un amour.
Et donc on va dire que cette découverte a déromantisé l’image que je pouvais avoir de la parentalité à 20 ans, genre publicité Ricoré.
Si je deviens mère malgré un contexte pro difficile, je sais que je le serai de façon très très différente de ce que j’aurais imaginé être plus jeune. Beaucoup plus cool et déculpabilisée.
Et que j’aurai vraiment besoin d’impliquer énormément mon compagnon dans cette parentalité pour pouvoir réussir pleinement l’éducation de notre enfant mais aussi pour conserver mon indépendance financière et un certain équilibre personnel et pro.

Et pour finir : aujourd’hui, quelle est votre plus grande fierté ?
D’avoir trouvé ma voie professionnellement même si je suis toujours précaire et de m’épanouir vraiment dans ce travail de prof, même si parfois la rudesse de la tâche avec certaines classes peut m’écraser momentanément.
D’avoir aidé mon compagnon à se trouver professionnellement et de le voir aujourd’hui épanoui dans son travail comme je le suis moi aussi.
D’avoir une vie de couple sympa depuis 11 ans même si la précarité nous a longtemps fait mener des vies relativement séparées mon compagnon et moi.
D’avoir pu surmonter mes problèmes de santé et de vivre une vie normale alors qu’à 18-20 ans, j’avais encore peur de ne pas arriver à m’en sortir.
D’avoir affronté pas mal de difficultés à la fois personnelles, professionnelles, familiales et de me sentir malgré tout heureuse.
D’avoir toujours en projet un livre à éditer (pratiquement terminé au plan écriture et testé en épisodes sur internet avec succès), de peindre, faire de la photo, de la musique, d’avoir une vie riche au plan humain et intellectuel et culturel.
D’être enfin propriétaire d’un F3 avec jardin depuis quelques mois avec mon compagnon malgré la crise et nos galères. Ne plus vivre dans des petits apparts loués et vivre un peu moins chichement financièrement.
D’avoir une vie sexuelle et amoureuse assez géniale et libre grâce à une expérience de vie plus jeune auprès d’un libertin libertaire durant 5 ans. D’avoir découvert le fait d’être femme fontaine
et d’avoir éprouvé un sentiment d’accomplissement total au plan féminité. Je mesure pleinement ce privilège par rapport à beaucoup de mes contemporaines qui ont souvent des vies sexuelles moins épanouies, plus de difficultés dans leur accès au plaisir.
D’avoir une vie sociale et amicale agréable.

Des regrets ?
Pas de vie de famille comme bien de mes amies et anciennes camarades. (mais on va dire qu’enseigner compense)
Pas de stabilité salariale et professionnelle depuis quasiment le début de ma carrière donc pas pu profiter de la vie ni pu faire de projets pendant très longtemps.
De n’avoir pas encore eu l’occasion de réaliser plus pleinement mes aspirations littéraires, artistiques (mais bon, je ne désespère pas, je suis plutôt optimiste).

Si vous le souhaitez, n’hésitez pas à m’envoyer vos réponses par mail en utilisant le lien contact. Merci !

 

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One thought on “Avant / Maintenant (n°5)

  1. Bravo Francoise i Belle leçon de vie! On doit avoir une réelle impression de liberté et de richesse intérieure lorsqu’on bataille dans une vie un peu bohème… Beaucoup moins barbante que le
    modèle ingénieur/mère de famille épanouie 😉

    Un témoignage qui donne la pêche!

      

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