sibyllelemeurAprès une longue pause, En Aparté se réveille doucement et vous propose un nouveau portrait de femme, avec Sibylle Le Meur, directrice de l’abattoir d’Autun et mère de 2 enfants avec qui j’ai échangé par téléphone. Sibylle m’avait contactée il y a quelque temps par mail, elle souhaitait témoigner de son expérience personnelle en montrant que l’on pouvait, tout en étant séparée de son mari, mener de front et adorer son travail et ses enfants. Merci à elle !

Sibylle

« Après une scolarité à Strasbourg, je suis partie faire une école d’ingénieurs à Montpellier. Je ne savais pas encore trop ce que je voulais faire. Comme j’étais bonne en maths, mon père m’a conseillé de faire une école d’ingénieurs. Avec le recul, je le remercie de m’avoir poussée à faire ces études qui me servent beaucoup aujourd’hui. Pour mon stage de fin d’études de 6 mois, en 1998, j’ai vu une offre pour un poste de responsable qualité dans un tout petit village du Morvan. Celui qui allait devenir mon mari était partant car il rêvait d’ouvrir un restaurant dans le Morvan. Nous ne pensions pas forcément y rester très longtemps. Finalement nous y avons vécu 13 ans !

Nous avons ouvert un gîte, des chambres d’hôtes et un restaurant. En parallèle, j’ai ouvert un élevage d’escargots (150 000 têtes). Je vendais aux restaurateurs du coin, sur les marchés. Nous avons eu notre premier enfant en 2002 et en 2006 notre deuxième. La conciliation vie perso / vie pro se passait plutôt bien. Puis nous avons décidé d’ouvrir un atelier de transformation. Nous étions spécialisés dans la fabrication de plats cuisinés avec la mise en conserves de produits carnés, bœuf, porc, volailles, gibier et dans la mise sous vide de viande. J’en étais la directrice et mon mari y travaillait comme salarié. Mais la répartition des fonctions entre mon mari et moi n’était pas la bonne et des tensions ont commencé à apparaître. Nous travaillions alors avec des agriculteurs et avec l’abattoir d’Autun (Bourgogne) dont nous étions clients. On m’a demandé d’en être la responsable qualité deux jours par semaine et de mener à un une mission hygiène. De fil en aiguille, on m’a proposé d’en prendre la direction. L’abattoir rencontrait alors d’importantes difficultés et était menacé de fermeture. C’était un vrai challenge !

C’est un monde très masculin, mais avec des personnes qui ont du cœur. J’apprécie aussi la franchise des rapports humains. On a finalement divorcé avec mon mari le 15 mai 2013 et le 1er juillet, je prenais ce poste de directrice de l’abattoir. Comme c’était un peu loin de chez moi, j’ai déménagé avec mes enfants (dont j’ai la garde quasi-exclusive) près de l’abattoir. Celui-ci compte aujourd’hui 23 salariés. Chaque année 1 500 tonnes de viande  sont abattues, nous proposons de la découpe ainsi que de la prestation de services (mises sous vide..). L’abattoir travaille avec 450 éleveurs. Dès mon arrivée, j’ai volontairement beaucoup communiqué et veillé au bien-être animal. Ici, nous abattons 6 bêtes par heure, alors que dans les abattoirs industriels, les cadences peuvent atteindre 1 bête par minute. J’y suis très vigilante et je tiens à le montrer en ouvrant les portes de l’abattoir à qui le souhaite. Je pense qu’il est important d’être transparent dans notre secteur souvent très décrié et malheureusement régulièrement l’objet de scandales. J’ai également introduit plusieurs nouveautés et modernisé plusieurs équipements. J’ai notamment recruté des femmes, une sur les chaînes et une à la triperie. Je pense qu’il est important d’introduire de la mixité. Par ailleurs, il n’y a pas en France d’école, de formation aux métiers spécifiques de l’abattage. Donc nous avons décidé de devenir un site école et d’y accueillir des stagiaires. Enfin, je veille à ce que nos propres salariés soient régulièrement formés. Je veille à rester à leur écoute.

Quand je suis arrivée, le résultat était négatif. Depuis trois ans, il est redevenu positif. Nous sommes de nouveau rentables. Mes études d’ingénieur m’ont beaucoup servi pour mieux gérer l’abattoir. Un exemple : le nettoyage coûtait très cher en eau. En modifiant son organisation, d’importantes économies ont pu être réalisées. Sur d’autres postes également, j’ai pu apporter des améliorations. Je pense qu’il était important qu’un œil extérieur revoit l’organisation en place.

J’estime que j’ai un travail très intéressant. L’abattoir fonctionne de 4 heures du matin à 15h30 l’après-midi, il est fermé le mercredi et le vendredi après-midi. Cela me convient bien comme horaires. Je suis sur place de 8h15 le matin jusqu’à 16h30 le soir (je m’adapte aux horaires de mes enfants) et je retravaille régulièrement le soir, au calme chez moi. En journée, je suis très souvent interrompue par des pannes, des appels, des problèmes à gérer. Le soir, à 21h, je m’occupe des courriers, des procédures…et j’avance trois fois plus vite ! C’est un rythme à prendre.

Je crois que j’ai réussi à faire mes preuves mais force est de constater qu’une femme doit faire encore plus ses preuves qu’un homme, surtout dans ce métier. J’ai eu la chance de rencontrer un homme qui a cru en moi (Dominique Langlois, président de SVA et de de l’Interbev, Association nationale interprofessionnelle du bétail et des viandes) qui m’a mis le pied à l’étrier en me proposant à l’abattoir d’Autun au poste de directrice. Et puis, j’ai aimé me battre pour sauver cet abattoir et le redresser. Je suis persuadée que ma formation et mon expérience professionnelle m’ont apporté la capacité d’analyser et de prendre les bonnes décisions. J’ai de nouveaux projets, notamment d’importer le concept de camion mobile d’abattage, qui a été mis au point en Suède.

Ce qui me manque le plus actuellement ? C’est de temps pour moi. Mais cela va changer car mes parents, installés auparavant dans le Var, viennent de s’installer près de chez moi. Je vais avoir des occasions de respirer ! Mes enfants, je les adore mais maintenant nous sommes dans une petite ville de 15 000 habitants, où ils peuvent tout faire à pied et rester seuls à la maison (alors qu’avant, nous habitions dans une maison isolée en forêt où ils appréhendaient de rester seuls). En revanche, je trouve que dans une petite ville, c’est parfois dur  d’avoir une vie sociale quand on est une femme seule, qui plus est, directrice d’un abattoir. C’est un milieu assez conservateur où l’on préfère inviter des couples que des femmes seules ! J’ai rencontré quelqu’un il y a quelques mois, cela va peut-être changer les choses.

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