Humour Portraits de femmes

Véronique Gallo, humoriste et écrivain

veronique galloDepuis quelques semaines, sur les réseaux sociaux de mes amies, des petites vidéos sont partagées avec un plaisir évident ! Ces vidéos humoristiques mettent en scène une maman de 4 enfants décrivant à sa psy online son quotidien éreintant (les goûters d’anniversaire, les courses au supermarché, la rentrée des classes, les jeux de société, etc.). Curieuse, j’ai eu envie d’en savoir plus sur cette femme naturelle et « cash » qui croquait avec tendresse et humour nos vies de mère. C’est ainsi que j’ai parcouru le site internet de Véronique Gallo (j’y ai appris qu’elle était une humoriste et écrivain belge) et ses quelques interviews, mais cela ne m’a pas suffi! Alors tout simplement, je l’ai contactée et très gentiment, elle a accepté de répondre à TOUTES mes questions. Un grand merci à elle ! Et si vous ne la connaissez pas encore, allez vite vous abonner à sa chaîne youtube où vous retrouverez toutes ses vidéos. Après une séance de devoirs avec le petit dernier ou de shopping avec la plus grande, cela devrait vous faire du bien !

Pouvez-vous retracer dans les grandes lignes votre parcours professionnel et personnel ? Comment devient-on humoriste et comédienne (influence familiale, mentor, entourage…)? L’écriture de vos spectacles est-elle solitaire ou est-ce un travail collectif ?

Je viens d’une famille à la fois bourgeoise (du côté maternel) et ouvrière puisque mon père était fils d’immigrés italiens venus travailler en 1946 à Liège… J’ai grandi avec une maman qui s’accomplissait dans son métier de kinésithérapeute et dans l’admiration totale d’un père qui s’était construit tout seul, gérant de 2 banques et grand admirateur de Coluche, Desproges, Bedos…

J’ai très vite été attirée par l’écriture et la lecture, je parlais tout le temps, paraît-il, alors que je vivais dans une famille avec un père qui, s’il était un vrai bon vivant, était très introverti, avec peu de moyens d’exprimer ce qu’il ressentait… Quand ma mère l’a quitté, j’avais 10 ans et notre univers d’enfant s’est effondré, mon père a sombré dans l’alcoolisme comme tous les hommes de sa famille et le seul lien que j’ai pu tisser avec lui à l’époque était celui de l’humour.

J’ai très vite rêvé de la scène, j’étais fan de Muriel Robin, de Palmade, de Guy Bedos et je savais que je voulais faire ce métier là… Mais mon père voulait le meilleur pour moi, rêvait que je sois la première de la famille à aller à l’université. Le métier de prof de lettres m’attirait aussi… Et quand je suis rentrée d’un an aux USA après ma terminale, je n’ai pas lutté. Je voulais faire le Conservatoire mais la phrase « beaucoup d’appelés, peu d’élus » martelée par mon père m’a effrayée. Il m’avait dit qu’il serait toujours temps de faire « la saltimbanque » mon diplôme en poche.

A cette époque, je rêvais surtout du grand amour et d’offrir à mes enfants la famille que je n’avais pas eue… Coup de foudre à 22 ans, mariage à 23 ans et puis maman de Gilles à 24 ans. J’ai tout de suite trouvé un poste de prof et je me suis éclatée les premières années à donner cours aux premières et Terminales. Puis, en 2003, mon père est mort des suites de son alcoolisme et ça a été un gros bouleversement. J’ai commencé à retrouver l’envie d’écrire comme à l’adolescence (j’ai tenu des journaux intimes de mes 11 ans à mes 22 ans) et puis il y avait le théâtre à l’école, j’y prenais part, j’y étais à ma place…En classe, je transmettais beaucoup plus facilement dès que j’étais dans l’humour et ça s’est construit peu à peu.

Puis en 2006, j’ai écrit ma première pièce de théâtre parce que je n’en trouvais pas une qui correspondait au nombre d’élèves… « Le fil rompu » a été un succès et j’ai su à ce moment-là que je n’arrêterais plus jamais d’écrire. La même année, j’ai suivi un stage de théâtre (j’en faisais tous les étés) avec Jean Lambert et Bruno Belvaux (le frère de Rémy et Lucas) qui avaient tous les deux écrit et mis en scène Poelvoorde dans « Modèle déposé ». Le stage s’appelait « le seul en scène ». Je suis née là-bas une seconde fois.

A l’issue du stage Jean Lambert m’a dit que si j’écrivais encore je pouvais lui envoyer. Il n’a pas fallu me le dire deux fois ! J’ai écrit mon premier one-woman-show « On ne me l’avait pas dit » et Jean a accepté de me mettre en scène avec Amandine Letawe, une de mes magnifiques comédiennes du « Fil rompu » qui faisait le conservatoire. Mais bon, tout ça a pris du temps ! On a beaucoup travaillé sur l’écriture, Jean m’a tout appris de la dramaturgie. On a beaucoup travaillé avec Amandine. C’était formidable d’avoir un regard féminin et masculin. Puis, il fallait trouver un théâtre qui veuille me faire confiance alors que je n’étais pas du milieu et sans diplôme. J’ai envoyé mon texte partout puis j’ai eu la chance d’être lue par la directrice d’un célèbre café-théâtre de Bruxelles (La Samaritaine) qui aimait tellement le texte qu’elle m’a proposé de le jouer 2 semaines en septembre 2008. On a créé « On ne me l’avait pas dit » (dans lequel on suit une femme, mère de famille nombreuse qui a grandi avec la Petite maison dans la Prairie mais qui réalise que sa vie est plutôt Dallas) et par chance à nouveau (c’est dingue les hasards de la vie, quand même !) la grande critique théâtre du Soir était présente à la première. Elle a adoré et ça a été le début de tout. J’ai tourné pendant 2 ans non-stop avec ce spectacle tout en enseignant la journée.

Entre-temps, j’avais eu un deuxième enfant (Noah en 2004) et tout ça était une période folle ! J’enseignais la journée, je jouais le soir et souvent j’écrivais la nuit. Parce que tout ça m’a libérée. Je me suis sentie tellement à ma place que j’avais des idées et des envies d’écriture tout le temps ! J’ai écrit le 2ème spectacle en 2010 « Mes nuits sans Robert », mis en scène par Amandine Letawe et avec le regard de Jean Lambert (où on suit une femme célibataire qui fantasme l’amour à travers le cinéma et Robert Redford) et j’ai aussi joué partout et j’ai décidé de quitter l’enseignement et de faire le grand saut en 2011.

En 2012, j’ai joué le spectacle 5 mois au Théâtre Clavel à Paris, un vrai bonheur de voir les critiques positives mais un apprentissage très dur de la réalité du métier. Mais c’est bien que je l’aie vécu, c’est toujours important de briser le fantasme (surtout pour une petite belge qui rêve de Paris !) Ensuite j’ai écrit mon 3ème spectacle « Tout doit sortir », créé à nouveau avec Jean et Amandine, qui tourne depuis 3 ans et je vis maintenant de mon métier d’écrivain et de comédienne. Je viens d’écrire une pièce de théâtre sur les relations dans une fratrie « Chacun sa place » et c’est très agréable de partager la scène avec 2 autres comédiens. Jean Lambert a été et est toujours une figure très importante pour moi car il m’apporte toujours un regard éclairé sur mes écritures. Il relit tout. On parle. On débat. On refait le monde. Gabriel Ringlet est aussi un grand guide d’écriture… J’ai beaucoup de chance…

5267791bbd86e_hQu’est-ce que le métier d’humoriste et de comédienne vous apporte ? Quelles en sont les plus grandes satisfactions et éventuellement les frustrations / les difficultés ?

Cela m’apporte de la joie, je me sens pleine, je n’existe plus en dehors de ce métier qui n’est pas un métier mais une véritable passion. Quoi qu’il arrive, je n’arrêterai jamais d’écrire…

Ce qui a été un peu plus complexe c’est trouver ma place dans le monde du spectacle parce que quand vous arrivez comme ça à 34 ans et que vous connaissez une belle reconnaissance au niveau critique et public, ça génère quelque chose de bizarre. Je me suis longtemps sentie illégitime dans un milieu coupé en deux : d’un côté le « théâtre intellectuel» et de l’autre l’humour et les sketches. Or, je suis entre les deux. J’aime les spectacles de fond et drôles. J’aime raconter des histoires. On m’a longtemps dit « tu es trop drôle pour être prise au sérieux dans un « vrai » théâtre » et « tu mets trop d’émotions que pour faire partie de la famille des humoristes ». D’ailleurs, je ne me sens pas humoriste. Je cherche le vrai, la pulsation de la vie et je la transmets avec humour mais je suis incapable de faire des vannes toutes les minutes…

Mais j’ai rencontré un autre guide sur ma route, un moine bouddhiste ( !) qui a changé ma vie. J’ai appris avec lui à revendiquer clairement ma différence et à accepter que les sillons qui ne se mettent pas dans les traces des autres mettent plus de temps à se dessiner…

Comment vous est venue l’idée des vidéos Vie de mère ? Comment les réalisez-vous ? Quelles sont vos sources d’inspiration ? Quels retours vous touchent, vous amusent ?

Je suis redevenue maman une troisième fois il y a 2 ans et demi. Une petite puce qui m’a fait redécouvrir les joies (hum hum) des nuits sans dormir, des colères, etc… Mes deux grands regardaient non-stop Cyprien et Norman et me parlaient beaucoup de ce qui se faisait sur la Toile. Je pensais à des capsules humoristiques depuis longtemps mais j’étais constamment freinée par la lenteur du milieu artistique.

En fait, je fonctionne relativement bien seule. Du coup, j’ai fait des essais toute seule chez moi à Pâques l’an dernier et je me suis amusée comme une folle. C’était une nouvelle manière d’écrire en laissant tout à coup beaucoup de place à l’impro. Mais je sentais que c’était juste et que je devais le faire. C’est un vrai bonheur parce que je fais ça de chez moi, toute seule, avec mon Mac. J’écris le lundi matin, je tourne le lundi après-midi et je monte le mardi.

Et en terme de sources d’inspiration, je n’en manque pas avec 3 enfants (même si je déforme toujours ce qui se passe, je ne raconte jamais ce qui se passe vraiment chez moi pour que les enfants n’aient pas l’impression d’être observés) ! Puis j’aime beaucoup observer ce qui se passe chez les autres, j’ai des copines qui vivent toutes des trucs pas possible en famille, c’est aussi simple que ça !

Quant aux retours, c’est très très fort. Je reçois des messages tout le temps et ça me touche beaucoup que ces mamans prennent le temps de m’écrire… Et puis, il y a des mamans qui se sentent comprises et entendues dans leur difficultés et ces retours-là me touchent… Et le fait d’avoir reçu 2 prix (prix du Public et du meilleur nouveau talent du Web) des mains de Kev Adams (dont j’admire le talent) au Festival « Les Écrans de l’humour » à Marseille en septembre a été une grande émotion et une belle reconnaissance de mon travail…

Êtes-vous satisfaite de la façon dont vous conciliez vos activités professionnelles et votre vie personnelle et familiale ? Avez-vous eu le sentiment de faire (ou d’avoir fait) des concessions, voire des sacrifices pour une sphère de votre vie au détriment d’une autre ? Si oui, les regrettez-vous ou feriez-vous autrement ?

Oui, je suis assez satisfaite. Depuis que je ne me consacre plus qu’à ma carrière artistique je suis plus libre. Je suis à la maison tous les jours, je suis là pour les enfants quand ils rentrent de l’école et je n’écris plus la nuit ! Je n’ai pas la sensation d’avoir dû faire des concessions, non. Bon, c’est sûr que si j’étais célibataire et sans enfants, j’aurais plus de temps mais en même temps je n’écrirais pas ce que j’écris. J’ai l’impression que ma vie est un grand puzzle qui fait sens et ça, ça n’a pas de prix.

Qu’est-ce que vous trouvez le plus gratifiant dans le fait de concilier votre métier et une vie de famille nombreuse ? Et le plus dur, le plus frustrant ?

Je suis heureuse déjà de m’être trouvée. J’essaie d’être une maman à l’écoute et j’ai une chouette relation avec mes 3 loulous. Maintenant, y a des jours où j’ai de fameux cernes ! Mais bon, vaut mieux être dans cette fatigue-là que dans une fatigue d’ennui. Le plus gratifiant est, me semble-t-il, de leur avoir montré qu’on peut rêver grand, que le but de chacun est de s’accomplir pour lui-même et pas en fonction de ce que l’on attend de vous…

Je me souviendrai toujours aussi de l’année où j’ai annoncé à mes élèves que je quittais l’enseignement. C’était un moment très fort, très beau parce que c’était tout à coup sortir des sentiers battus devant des ados qui reçoivent des messages assez castrateurs tout le temps…

Le plus frustrant est juste parfois les commentaires du style « mais comment fais-tu quand tu joues le soir ? C’est pas trop dur pour ton mari et les enfants ? » ça me fait toujours rire parce que quand c’est mon mari (qui est passionné par son métier aussi !) qui est absent le soir ou qui rentre tard, personne ne s’inquiète jamais pour lui ou pour moi ! Tout le monde trouve ça normal !

Estimez-vous que le fait d’être une femme est plutôt un atout, un handicap ou ni l’un ni l’autre dans votre carrière ?

C’est certain que dans le milieu de l’humour, être une femme est un peu plus compliqué… Enfin quoique… Comme je vous l’ai dit plus haut, je pense que ce qui compte c’est d’être au plus proche de soi-même et de le crier haut et fort.

Parvenez-vous à trouver des petits moments rien que pour vous ? Si oui, à quoi les consacrez-vous ?

Oh oui ! Je suis une grande solitaire, j’aime mes journées seule à la maison. C’est vrai que je consacre beaucoup de temps à ma carrière mais je lis beaucoup, je suis dingue de cinéma depuis toujours et je joue du piano…

En Belgique, avez-vous l’impression que les sujets de l’équilibre vie perso / vie pro et de l’égalité professionnelle femmes/hommes sont plutôt bien pris en compte par la société et les entreprises ? Quelle image avez-vous de la France sur ces sujets là ?

Je crois que nos deux pays se ressemblent assez bien à ce niveau-là : disons que les intentions sont bonnes mais qu’on n’y est pas encore à cette fameuse égalité homme/femme !

Quels sont vos prochains projets / vos envies ?

Je m’apprête à écrire un nouveau roman et je pense que mon prochain spectacle sera « Vie de mère »… D’autres projets aussi, plein de projets, toujours, tout le temps (je rêve d’adapter mon roman « Tout ce silence » pour le cinéma par exemple) mais chut ! Il est encore un peu tôt pour en parler… 😉

Vous êtes également écrivain. Pouvez-vous nous parler un peu de vos goûts littéraires, nous faire découvrir quelques auteurs / artistes belges que vous appréciez tout particulièrement ? Et nous parler de votre livre ?

En 2012, j’ai écrit mon premier roman « Tout ce silence » qui raconte avec beaucoup de pudeur le parcours de ma grand-mère italienne immigrée témoin de Jehovah que j’ai eu la chance d’accompagner dans son cancer des os à 79 ans. Ça a été très dur à l’époque mais je crois que c’est un des plus cadeaux que j’ai reçu de la vie : accompagner dans la mort est une expérience magnifique. J’avais besoin d’écrire ce texte pour lui rendre hommage et puis je voulais comprendre qui était mon père, qui était cette famille où on ne parlait jamais de rien alors que moi j’avais toujours eu une urgence à « dire » les choses. Le texte a surpris tout le monde car j’étais loin de l’humour mais il a été plus que bien accueilli. Cette écriture-là fait partie de moi aussi…

Je lis beaucoup mais je suis très difficile… Je n’aime pas la littérature « de plage » comme j’appelle ça dans le sens où je trouve que chaque œuvre devrait pouvoir faire vraiment réfléchir ou émouvoir. J’ai des goûts assez éclectiques (je passe facilement de Racine à Camus !) mais je suis une grande admiratrice de l’écriture de Véronique Olmi, de Yasmina Reza, de Delphine de Vigan, d’Alessandro Baricco. J’aime les romans qui parlent de l’âme humaine, de son chemin, de nos émotions… En Belgique, j’aime beaucoup Geneviève Damas ou Thomas Gunzig. L’œuvre d’Armel Job me touche beaucoup aussi… En théâtre, j’apprécie tout particulièrement l’écriture de Jean-Marie Piemme.

Une devise pour finir, un conseil aux mères ?

J’essaie moi-même de me rappeler constamment que nous ne pouvons pas être parfaites et qu’être une mère suffisamment bonne comme le disait Dolto c’est déjà pas mal !

Et (bien) terminer, deux petites vidéos :

 

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...

3 thoughts on “Véronique Gallo, humoriste et écrivain”

  1. Quelle belle interview ! On en apprend beaucoup sur cette femme exceptionnelle ! Je me régale de « Vie de mère » tous les mercredis et vivement le 15/04 pour savourer son spectacle !!!

    Son roman « Tout ce silence » vaut aussi le détour, il est très beau …. à découvrir

    (j’en ai fait une petite critique perso ici :

    http://histoiresdenlire.blogspot.be/2015/12/veronique-gallo-tout-ce-silence.html)

    Si vous ne connaissez pas encore « Vie de mère », foncez, vous serez vite accro !

      

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *