Métier

Anne, avocate en propriété intellectuelle

auton2Retour de la rubrique Métier avec le portrait d’Anne Pigeon-Bormans, avocate spécialisée en propriété intellectuelle, avec qui j’ai eu le plaisir d’échanger dans un petit café près de son bureau, dans le 6ème arrondissement. Merci à elle !

Pourquoi et comment êtes-vous devenue avocat ?

Après mon bac, j’ai fait du droit à Nantes. Au départ, je voulais absolument devenir journaliste mais au fil de mes études, cette « obsession » a disparu. Je suis ensuite venue à Paris pour faire un 3ème cycle en droit pénal à Assas puis j’ai passé le concours du Barreau à Paris. J’ai commencé par travailler au sein du cabinet du pénaliste Thierry Lévy entre 1992 et 1996 comme collaboratrice. Je travaillais énormément, j’apprenais également énormément. J’avais beaucoup de déplacements en province, je me rendais en prison, etc. Je faisais également du droit de la presse, de la propriété littéraire et artistique et enfin, de l’audiovisuel.

Puis j’ai eu mon fils. Et là, cela est devenu beaucoup moins facile, pour ne pas dire très difficile… Je n’arrivais pas à gérer les deux, la maternité et le travail. J’ai donc décidé de quitter le cabinet pour me consacrer à mon fils. J’ai réfléchi à ce que je voulais faire. J’ai hésité à devenir juriste, j’ai même passé plusieurs entretiens. Mais à chaque fois que je passais devant le Palais de Justice, c’est sans doute ridicule, mais j’avais les larmes aux yeux. Finalement,  j’ai laissé tombé les entretiens et même une proposition de travailler comme juriste à la SACD et j’ai décidé de m’installer seule près de chez moi dans le quartier Montorgueil ce qui me permettait de continuer à être proche de mon fils.

C’était une autre époque ! La preuve, j’ai réussi à emprunter facilement 150 000 francs à ma banque avec zéro dossier…

Je me suis lancée tout de suite sur Internet alors que ce n’était que les balbutiements. J’ai créé un site et je me suis mise à bloguer dès 1999 (on parlait alors de weblogs), ce qui était quasiment inédit en France. Je ne parlais pas du tout de mes dossiers, mais de ma vie, de mes difficultés à m’installer seule, de mon isolement, de la maternité, et surtout de ma psychanalyse, de façon ironique et très provocante. A l’époque j’ai rencontré pas mal d’audience, cette impertinence a déplu à certains de mes confrères, mais pas à tous ! J’ai notamment rencontré grâce à ce blog un confrère avec qui j’ai travaillé en étroite collaboration jusqu’à il y a quelques mois, lorsqu’il a pris sa retraite.

Ce blog m’a permis également d’avoir des dossiers de jeunes auteurs ou artistes, il a même été publié sous forme papier sous le titre : « Guy Georges, Lacan, ma mère et moi » aux éditions SBS, en 2001. En 2003, j’ai arrêté cette activité de blogueuse : tout le monde s’y mettait et moi j’étais fatiguée de raconter ma vie…

Ensuite, je suis devenue, disons, plus sérieuse, j’ai créé un site professionnel et participatif, Avocats-Publishing.com, qui publie les articles de juristes et avocats d’affaires spécialisés en droit d’auteur, droit des marques, droit des dessins et modèles (dont les miens).

A cette époque, j’ai complètement arrêté le pénal, trop difficile, moralement et physiquement. Je me suis consacrée à la propriété intellectuelle et au droit de l’internet naissant.

En quoi consiste votre métier d’avocat ?

Mon activité recouvre différents domaines sous différentes formes.

Le droit d’auteur consiste à protéger un auteur ou un artiste contre le plagiat ou la contrefaçon littéraire ou artistique ou à les conseiller lors de la négociation de contrats.

La propriété industrielle recouvre les enregistrements de marques, de dessins et modèles, l’établissement de contrats de licence pour les droits dérivés, mais aussi leur défense en justice.

Quant au droit et internet, c’est toujours intéressant car c’est un droit transversal. Il peut s’agir par exemple d’aider un e-commerçant à rédiger ses conditions générales de vente, à protéger sa charte graphique, à poursuivre un tiers qui lui a « volé » sa base de données ou qui a piraté son logiciel, etc.

Quant au droit à l’image, j’en fais surtout pour les professionnels, comédiens, mannequins.

Enfin, il y a un domaine que je développe, qui est celui de mandataire d’artistes ou d’auteurs.

Je suis d’ailleurs membre fondateur et secrétaire générale de l’association des avocats mandataires d’artistes et d’auteurs, les 4A, avec mes confrères et amis, Bruno Illouz et Anne-Carine Jacoby. L’activité d’agent est une extension passionnante du travail de l’avocat avec nos clients artistes, on sort un peu du juridique stricto sensu, tout en offrant les garanties de l’avocat, à savoir le strict respect de la déontologie comme la gestion des conflits d’intérêt et surtout le secret professionnel que l’agent artistique ignore.

Je développe ma clientèle essentiellement par voie relationnelle, mais aussi par Internet car mes sites ont une bonne visibilité sur les moteurs de recherches. Aujourd’hui, je constate beaucoup de défiance en France à l’égard des avocats, alors, il faut faire preuve d’inventivité et d’imagination. C’est ainsi que je suis amenée à suivre mes clients, expatriés dans différentes villes européennes, à Bruxelles notamment, mais qui ont encore des intérêts à Paris.

Comment s’organisent vos journées ?

Mes journées s’organisent autour des dates d’audience à respecter. Je peux être en audience devant les tribunaux spécialisés pour défendre les intérêts de mes clients (pour un contentieux en contrefaçon ou en concurrence déloyale par exemple). Sinon, il y a un important travail de fond à faire, beaucoup de recherches, de veille juridique. Je me rends en bibliothèque pour lire les dernières revues, connaître les dernières évolutions, être capable d’anticiper. Je followe également un tas de comptes juridiques sur twitter qui sont une source inestimable de connaissances. Je prépare également des consultations où je conseille mes clients, je rédige des contrats, je reçois mes clients, sans oublier la partie administrative et comptable qui prend un temps fou. J’assiste à des conférences, j’écris des articles.  Depuis twitter, que j’adore, je suis de nouveau très présente sur les réseaux sociaux, ce qui me permet de rencontrer plein de gens formidables aux 4 coins du monde. J’ai deux comptes, un pro et un perso. Il y a dans ce métier une part importante de travail invisible, intellectuel, de réflexion, mais décisive, si l’on veut gagner ses dossiers.

Quelles sont vos plus grandes satisfactions et insatisfactions dans votre métier ?

Je pense fondamentalement que c’est un métier que l’on fait d’abord pour soi. D’ailleurs, être avocat est un état, davantage qu’un métier. Il est au cœur des contradictions humaines.

C’est une profession difficile, ingrate, où la reconnaissance des clients est rare, même si le fait d’être l’avocat de certains depuis de  nombreuses années est une forme de reconnaissance précieuse.

J’adore gagner. Il y a un côté excitant et stressant, parce que l’on perd aussi forcément parfois ! Et puis, ce qui est vraiment extraordinaire, c’est qu’il permet de rencontrer des gens de tous horizons.  C’est un métier rempli d’émotions où on est obligé d’être dans le vrai à défaut de dire une vérité qui n’existe pas.

Avez-vous eu le sentiment que le fait d’être une femme avait été plutôt un atout, plutôt un handicap ou ni l’un ni l’autre dans votre vie professionnelle ? (ou alors l’un et l’autre !)

Comme toutes les femmes plongées dans un univers jusqu’ici réservé aux hommes, il a fallu apprendre à vivre ce métier en tant que femme.

De part ma personnalité, j’ai aussi peut-être exagéré cette situation, par exemple en conservant un look anti-coporate au possible… Disons que je suis l’anti-Christine Lagarde vestimentairement parlant… J’ai appris les avantages à être prise pour la collaboratrice de mes clients, et même encore plus drôle à être prise pour ma propre collaboratrice… Je ne vais pas vous dire que cela ne me fasse pas hurler certains jours, mais il y a des avantages à  ne pas avoir la tête de l’emploi, on ne vous voit pas venir, et dans ce métier c’est très utile.

Je l’ai vécu comme une difficulté quand mon fils était petit, mais aujourd’hui, après 20 ans de barreau, je suis toujours dans ce métier, j’ai la satisfaction d’être le boss, et je suis plutôt contente de la tournure que prend mon activité tournée vers l’Europe, même si la situation économique de la France me fait de la peine et que je suis comme tout le monde écrasée par les charges. Surtout, je voudrais préciser que j’ai la chance d’avoir un mari disons « féministe »  qui n’ignore rien des difficultés de l’exercice indépendant, puisqu’il est lui même professionnel libéral, et qui m’a toujours soutenue, notamment quand j’ai opéré des choix comme celui d’arrêter le pénal qui supposait lâcher une source de revenus.

Estimez-vous que votre métier est favorable à une conciliation vie pro / vie perso satisfaisante ?

Ma vie pro et perso sont extrêmement mélangées, grâce au numérique. Le portable que j’ai adopté dès les premières années a été une vraie libération. Je renvoyais mon téléphone fixe vers mon portable, ce qui me permettait de continuer à répondre à mes clients alors même que j’étais au square avec mon fils ! Pour moi, il y a vraiment peu de frontières entre pro et perso, mais attention c’est un mélange très organisé et surtout compartimenté. En tant qu’indépendante qui s’est installée seule, oui, j’estime que mon métier est plutôt favorable à une bonne conciliation, mais disons que j’ai adapté ce métier à la vie que je voulais, on peut vivre de mille façons ce métier.

Ce que j’aime c’est de pouvoir alterner mon temps entre mon activité professionnelle et ma vie de famille. Par exemple, c’est important de pouvoir suivre ses enfants scolairement, je n’ai jamais transigé là-dessus et je suis sans doute passée à côté d’opportunités professionnellement, mais aujourd’hui mon fils a 18 ans, il a réussi brillamment son bac cette année et il est étudiant dans la filière qu’il voulait et qui le passionne, c’est donc une immense récompense, quant à moi, je ne suis même pas à la moitié de ma carrière… ! Tout peut recommencer. J’ai envie de dire aux mères qui se sentent coupées en deux entre leurs envies de carrière et leurs enfants, « On ne regrette pas le temps consacré aux enfants, non seulement ils en ont besoin, mais ils vous le rendent bien ».

J’ai toujours mené ma vie de manière iconoclaste, mais si je devais résumer, je dirais que, quotidiennement, j’essaye de faire ce que je crois juste.

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