Dictionnaire Spécial Eté

T comme Trajets

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T comme Trajets (par Plume Chocolat)

 

Ces dernières années, le thème des conditions de travail et du bien-être au travail a pris une place croissance dans le travail. Ergonomie des postes, placement des bureaux et des écrans, réaménagement des open space (sur lesquels il y aurait beaucoup à dire), services sur le lieu de travail, beaucoup de sujets sont abordés, quelques initiatives lancées par les bons élèves.

 

Dans le même temps, on oublie parfois des choses beaucoup plus basiques. Comme les temps de trajet quotidiens des salariés. A Paris et en région parisienne, nous sommes le plus souvent habitués à nos 45-50 minutes. Je l’étais aussi, comme une contrainte intégrée avec un itinéraire finalement assez pratique. Et puis, un jour, la sentence : les locaux déménagent. Loin, vraiment loin, dans un nulle part éloigné de 20 minutes de la première station de métro (rien à faire pour réduire cette durée, que l’on utilise pieds, bus ou navettes, seules des échasses superpuissantes pourraient faire l’affaire). Conséquence : un temps de trajet quotidien allant de 2h15-20 les bons jours jusqu’à 2h45 voire 3 heures les jours de panne. 260 stations de métro par semaine. Environ 12 heures pour les 5 parcours maison-bureau / bureau-maison.

 

Ces 12 heures ont un double impact : sur le travail et sur la vie personnelle. Parce qu’inévitablement, lorsque suite à une panne de signalétique sur la ligne delta, on arrive à 9h30 en étant parti à 8h, on n’est ni dans une forme olympique ni d’une humeur splendide. Et le soir, ce cruel constat : partir à 19h30 veut dire être chez soi à 20h45 (oui, j’avoue, j’aime les chiffres, ils sont très parlants). Et je ne parle pas des jours avec des rendez-vous professionnels à l’extérieur, souvent en taxi, certes, mais qui ont tendance à morceler encore plus la journée.

 

Cela implique un apprentissage progressif, celui de relativiser ce temps. Et d’apprendre à l’utiliser. Pour ma part, j’ai mis un peu plus d’un an à vraiment m’y acclimater. J’ai aussi la « chance » de ne pas avoir d’enfant, j’admire profondément les mères qui jonglent avec cette contrainte pour aller chercher leur progéniture à la crèche ou à l’école. La première étape est d’arriver à faire en sorte que ce temps ne soit pas entièrement perdu. Malgré les correspondances, durant la première année, j’ai lu 60 bouquins. Comme un palliatif à ces longues heures passées dans le métro, un masque mis sur les incidents voyageurs, une bulle dans ce monde de passagers fatigués et entassés. Plonger dans son roman et ne surtout pas regarder autour.

 

Une année marquée également par quelques déplacements en province, toujours sur la journée durant la fin de l’automne et le début de l’hiver. Ces jours-là, aucun moyen d’avancer réellement sur les dossiers en cours et jusqu’à 7 ou 8 heures passées dans les transports en commun sur une journée. On apprend à s’organiser, trouver un moment pour checker ses mails histoire de ne pas avoir à le faire en rentrant à minuit, déléguer les choses archi-urgentes, passer 2-3 coups de fil au café de la gare.

 

Au quotidien comme dans ces trajets exceptionnels, le mot-clé devient  OPTIMISER. Profiter des dernières stations de métro pour penser à ses recommandations ou structurer le plan d’un rapport. Dans le taxi, consulter les données les plus récentes sur l’actualité du client ou relire quelques éléments clé du message à lui faire passer. Le soir, éventuellement, prendre un document à relire dans le bus.

 

Le deuxième impératif est d’arriver à SE RELAXER. Pour ne pas arriver les nerfs à vif au travail. Idem lorsque l’on rentre le soir. J’ai très souvent eu envie d’étrangler la personne de la RATP qui me remercie de bien vouloir l’excuser pour la gêne occasionnée (c’est comme pour les hotlines, il faut une victime). Rater ma station par distraction et savoir que ça allait rajouter 5 à 10 minutes de temps a failli provoquer des crises. Et puis, un jour, on comprend que l’état d’esprit que l’on a peut empirer la contrainte ou l’amoindrir un peu. Il y a toujours des risques de rechute bien sûr. Mais se dire que ce malaise voyageur sera l’occasion d’écouter deux fois sa chanson préférée, de lire un chapitre de plus, ou simplement de fermer les yeux et de respirer est autrement plus constructif que de regarder sa montre toutes les 30 secondes.

 

Bien sûr, tout cela ne va pas sans mal. Des tensions plus nombreuses qui viennent d’une fatigue physique partagée par tous. Une incompréhension par rapport à l’équipe dirigeante qui au nom des sacro-saints coûts fixes ne mesure pas la perte de motivation et de productivité qu’implique cet éloignement. Une limitation automatique du temps de présence qui implique une tendance à aller au plus vite dès que possible, et un sentiment d’urgence déjà fort qui ne fait que se renforcer.

 

Entre coûts fixes avantageux des loyers et épanouissement des salariés, la question des déplacements est un critère à ne pas négliger. Et qui fera de toute façon les beaux jours du secteur de l’immobilier d’entreprise.

 

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2 thoughts on “T comme Trajets

  1. Constat éloquent et bien dressé…!

    Je suis si heureuse d’être libérée de tout cela : depuis 11 ans j’ai lâché le salariat pour me mettre à mon compte et je travaille de chez moi. Les rares fois où je dois me déplacer aux heures de pointe, je bénis le ciel que ça soit occasionnel.!

    Vous parlez des mamans qui jonglent pour  »aller chercher leur progéniture à la crèche ou à l’école » : c’est tout bonnement impossible quand on est salarié à plein temps, vu les horaires de fermeture des établissements ! Quand mes enfants étaient petits, j’ai dû comme tous les parents trouver des solutions alternatives. Et lorsque je rentrais, j’étais stressée et je stressais tout le monde. Quel exemple d’épanouissement pour les petits…!

    Aujourd’hui, je ne regrette pas cette période. Etre indépendant est parfois difficile, angoissant, mais quelle liberté et quelle qualité de vie !
    Bon courage à vous en tout cas et bravo pour votre billet.

      

  2. Bonjour. Ce post me parle beaucoup. J’étais consultante en informatique et je faisais environ 3h de transport par jour lors de ma première grossesse… un enfer. Et dans ce métier, c’est impensable de partir a 17h pour être sure d’arriver a la crèche avant 18h30. J’ai cherche et finalement trouvé un autre travail a coté de chez moi et pour le coup, c’est vraiment a coté, je traverse le passage piéton! J’ai fais quelques concessions mais au final je m’éclate dans cette boite et je peux enfin arrêter de culpabiliser cote pro et cote perso. Je dépose mon fils a 8h20 a l’école et je suis au bureau a 8h30 dans les premières!

    Aujourd’hui je crois que je n’arriverais pas a faire machine arriere, ce confort n’a pas de prix.

      

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