Lundi 29 mars 2010
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J'ai découvert son blog il y a peu mais j'ai tout de suite apprécié la façon dont elle parlait de son métier et des relations avec ses patients. Laurence est orthophoniste. Et elle a sous-titré son
blog, "Desperate orthophoniste : désabusée, impatientée,
agacée, mais toujours amoureuse de mon métier".
J'ai eu envie d'en savoir encore plus ! Merci à elle d'avoir accepté de satisfaire ma curiosité. N'hésitez pas à réagir ou à lui poser des questions.
Quel est votre parcours ?
Laurence : Après un bac E qui me destinait plutôt à une carrière très scientifique et technique j'ai choisi l'orthophonie par vraie vocation. Je fais
partie de ces chanceux qui ont trouvé leur voie très tôt. J'ai passé le concours d'orthophonie dans plusieurs villes et j'ai finalement fait mes études dans le sud de la France. J'ai aussi recontré
mon mari à cette époque et j'ai eu mon premier enfant alors que j'étais en troisième année.
Jeune diplomée, je n'ai pas voulu m'installer tout de suite, j'ai fait des remplacements pendant deux ans. J'ai choisi plus tard de m'installer en zone rurale et me suis associée dans une
toute petite ville. J'ai eu mon deuxième enfant à ce moment.
Pour moi, le choix du libéral était une évidence pour la liberté que cela représentait : choix des horaires, des vacances, du rythme de travail, pas de hiérarchie...Malgré les
inconvéniens : pas de congés maternité, pas de congés maladie, pas de congés payés, pas de couverture accident du travail. Sans oublier un certain isolement. Il faut se créer son équipe, son
réseau (médecins ORL, neuro, psy, psychomot, ophtalmo, orthoptiste...) et le travail en équipe n'est pas toujours évident, d'autant que tous les spécialistes sont saturés et qu'il faut beaucoup de
temps pour obtenir les examens complémentaires dont nous avons souvent besoin.
Pouvez-vous rappeler en quelques mots en quoi consiste le métier d'orthophoniste et dans quelles situations est-il recommandé d'emmener son enfant chez un orthophoniste ? (et à l'inverse
dans quelles situations cela ne se justifie pas).
Laurence : L'orthophonie s'adresse à toutes les fonctions supérieures. C'est la rééducation de la parole et du langage dans toutes sortes de pathologies et aussi le maintien des fonctions de
communication et déglutition dans les maladies neurodégénératives. Notre patientèle regroupe tous les âges. Nous pouvons commencer au berceau chez des bébés handicapés qui ont des troubles de
l'alimentation, amorcer une éducation précoce au langage et à la communication chez ces mêmes enfants ou les enfants sourds. Ensuite viennent tous les troubles de la parole et du langage oral
chez les enfants avant 6 ans, puis tous les troubles du langage écrit (dyslexie, dysorthographie). Les dysphonies (troubles de la voix), les bégaiements, l'autisme et toutes les pathologies
neurologiques chez les enfants. Il y a malheureusement des enfants qui font des AVC, qui ont des traumatismes craniens. Puis les pathologies de l'adulte, voix, déglutition, AVC, cancers ORL,
traumatismes craniens, maladies neurologiques... J'en ai certainement oublié. Notre champ d'intervention est extrêmement large et varié.
Une prise en charge commence toujours par un bilan et je pense que dès qu'il y a un doute, une question, il faut consulter. On a souvent tendance à dire; c'est trop tôt, il faut attendre, ça va
s'arranger tout seul. Mes 20 ans d'expérience me poussent à penser le contraire. Un bilan coûte aux alentours de 50 euros, il est remboursé par la sécu et si il n'y a pas de problèmes il ne
débouchera pas sur une prise en charge mais l'orthophoniste saura rassurer, donner des conseils adaptés. Même si l'enfant est très jeune il faut consulter en cas de doute. Certaines pathologie
nécessitent des diagnostics très précoces (autisme, dysphasie) afin de mettre rapidement en place les soins adaptés et malheureusement les médecins généralistes surchargés ne sont pas formés pour
les dépister.
Pas plus tard que la semaine dernière, une maman est venue avec son petit de trois ans, contre l'avis de son médecin, et ce petit présente de forts signes d'autisme. Si le diagnostic est confirmé
par le centre de dépistage auquel je vais l'adresser on aura gagné un temps important sur la prise en charge de cet enfant. Dans pratiquement tous les cas plus les prises en charge sont précoces
plus elles sont efficaces.
Qu'est-ce qui vous a poussé il y a quelques mois à ouvrir un blog pour raconter votre métier ? Etes-vous surprise par les retours, les réactions ?
Laurence : Il m'arrivait, pour me distraire, de flâner sur les blogs tout en grignotant mon déjeuner au bureau. Histoire de me changer les idées, de m'aérer cinq minutes entre deux patients et
des tonnes de tâches administratives. J'ai hésité à ouvrir mon blog de peur de ne pas pouvoir gérer les commentaires par manque de temps et puis je me suis trouvée assez préomptueuse; "mais qui va
venir commenter ce truc sans intérêt?". Alors je me suis lancée, juste pour moi, pour me marrer toute seule et pour vider aussi mon sac. Je ne m'attendais pas à autant de passage aussi vite.
Je suis à la fois surprise et pas surprise par les réactions. Les "médicaux" ont l'air de me comprendre totalement et de piger mon humour très très grinçant. On est dans le même bateau, alors
forcément ça crée des liens. Pour les autres j'ai l'impression d'avoir cassé un mythe. Le praticien libéral, quel qu'il soit, se doit d'être irréprochable, souriant, toujours en empathie,
d'absorber toute la misère du monde sans broncher. En plus les orthophonistes jouissent d'une aura particulière; "la gentille dame qui parle d'une voix douce aux enfants". Ce qui, la plupart du
temps, est la vérité, je vous rassure. Mais c'est aussi un être humain avec ses qualités, ses défauts, ses joies, ses peines....Des réactions m'ont même fait penser qu'il ne faut surtout pas
évoquer le problèmes des honoraires, c'est indécent. Pourtant à la base, un métier c'est fait pour gagner sa croute. Le bonus c'est d'aimer ce que l'on fait. Moi j'ai beaucoup de chance, j'ai
choisi mon métier, c'est une vraie vocation mais ce n'est pas pour ça que je dois renoncer à gagner correctement ma vie.
Je sais que j'ai un humour particulier et une façon assez abrupte d'écrire les choses, j'assume. Je peux comprendre que ça ne passe pas mais je pense aussi qu'il y en a qui polémiquent pour le
plaisir. Je laisse tous les commentaires sur mon blog, même si certains sont déplaisants. L'écrit est assez figé et peut amener de jugements hâtifs et péremptoires.
Vous êtes habituée à travailler avec des enfants et leurs parents. Quelles évolutions avez-vous observées depuis que vous exercez ce métier ?
Laurence : Vaste sujet, très très vaste.
En ce qui concerne les enfants, je trouve que nous rencontrons de plus en plus de déficits importants au niveau du vocabulaire, et aussi beaucoup de troubles d'attention, de
concentration, de mémoire immédiate (génération zapping?). Parfois au cours d'un bilan il est même difficile de faire la part des choses entre la carence éducative et la pathologie réelle. Même
si les carences éducatives peuvent amener la pathologie. Ce n'est pas la majorité de la patientèle mais ce phénomène a tendance à s'accentuer.
Je fréquente bien entendu nombre de mes consoeurs et nous faisons toutes le même constat.
Les problèmes éducatifs ont tendance à plomber l'ambiance (et pas seulement chez l'orthophoniste, dans les écoles, chez le médecin.....). L'évolution a commencé à être visible par les
dégradations dans la salle d'attente, journaux mis en pièces, chaises abimées, jouets cassés ou volés, plantes vertes plumées....Puis au niveau de la patientèle on a commencé à voir de plus en plus
de nomadisme : dix séances chez l'une, dix séances chez l'autre....Beaucoup aussi ne sont plus prêts à accepter ou supporter la durée de la prise en charge qui peut parfois être longue. Alors
ils vont ailleurs, redemander le miracle qu'ils n'ont pas obtenu chez nous.
On peut aussi suivre l'évolution de la société. Les gens sont de plus en plus encombrés et préoccupés par tout un tas de problèmes (santé, famille, argent, travail) et ils ont du mal à tout
gérer.
Je travaille en zone rurale, mais dans un milieu plus ouvrier qu'agricole. Le chomage fait des ravages et c'est difficile pour beaucoup de gens.
Vous évoquez dans un ou deux billets les comportements parfois difficiles de certains enfants ou les manquements de certains parents en terme de ponctualité, de paiement, etc. Ils ont
suscité pas mal de réactions d'ailleurs. Votre métier s'en trouve compliqué. Quels messages avez-vous envie de faire passer ?
Laurence : Au moment du bilan, si il doit être suivi d'une rééducation, je prends toujours la peine de discuter avec le patient ou ses parents de ce qu'implique cet engagement. De l'intérêt et de
l'importance de la rééducation mais aussi de la contrainte que cela va représenter. Malgré ça, les messages ne passent pas toujours.
Les cabinets d'orthophonie sont saturés, nous avons des listes d'attente et la désinvolture de certains en pénalise d'autres. Et puis, plus prosaÏquement, il faut savoir que nous sommes payés à
l'acte. Beaucoup d'entre nous calculent combien d'actes il faut faire dans la semaine pour vivre honnêtement sans par ailleurs se faire trop abrutir par les charges qui sont calculées sur les
revenus. Les absents, c'est du manque à gagner. C'est la vérité et tant pis pour ceux que ça choque.
C'est la régularité qui conditionne les résultats. Mais certains osent tout : manquer leurs rendez vous et en même temps se plaindre de la lenteur des progrès.
Au niveau des réglements, il est parfois pénible d'avoir à insister pour se faire payer alors que les soins sont remboursés.
Nous avons aussi un gros travail administratif et les patients oublient régulièrement de nous informer en cas de changement de caisse ou de mutuelle, d'arrêt de certaines prises en charge telle la
CMU, et c'est comme ça qu'on se retrouve à passer ses week-end sur son ordi à tout refaire.
Les messages à faire passer sont affichés dans la salle d'attente, mais il faut croire que beaucoup ne les lisent pas.
Et pour finir, que représente pour vous votre métier ? Quelles valeurs associez-vous à votre travail ? Quelles sont vos plus grandes satisfactions et insatisfactions ?
Laurence : Mon métier c'est ma liberté. C'est grâce à lui que je suis indépendante financièrement et pour moi c'est primordial. Je ne m'imaginais pas ne pas travailler.
J'ai choisi l'orthophonie pour l'aspect "verbal" du métier. Peut être aussi l'aspect thérapeutique, mais c'est plus inconscient.
Les insatisfactions, j'en ai déjà parlé plus haut, c'est l'attitude de certaines personnes et aussi souvent le raz le bol de me casser la tête pour payer des charges de plus en plus lourdes. Quand
les factures d'URSSAF et autres organismes tombent c'est à chaque fois la soupe à la grimace.
Il y a une autre insatisfaction, mais là, c'est ma seule responsabilité : j'ai du mal à gérer mon planning et à dire "non". J'arrive toujours à trouver une place à un patient en détresse et le
résultat est que je bosse trop. J'essaie de travailler cet aspect là, de me restreindre, de me ménager du temps, mais ce n'est pas encore ça.
Les satisfactions sont liées à mon statut indépendant, au fait que c'est un métier de contacts et que j'aime ça. Le fait d'apporter de l'aide n'est pas négligeable, bien sûr. Chaque nouveau bilan
est une rencontre, avec ses surprises... Et quand une prise en charge est terminée, que tout le monde est satisfait du résultat c'est vraiment agréable. En ce moment j'ai deux jeunes qui me font
des petits travaux à la maison. L'un est plombier, l'autre menuisier. Ils étaient très dyslexiques l'un et l'autre et tous deux me remercient maintenant en me dépannant gratuitement au besoin et
disent que si ils en sont là, si ils ont pu avoir leur bac pro, leur CAP, c'est grâce à la rééducation. Ils sont sympas, épanouis, ravis de leur métier, et si j'y ai contribué un tout petit peu
tant mieux.
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Par Gaëlle
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Publié dans : Portraits de femmes
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