Métier

Nathalie, libraire

Portrait NCTatatatammm ! J’annonce officiellement ouverte la nouvelle rubrique Métier sur En Aparté ! Pour l’inaugurer, j’ai le plaisir d’accueillir Nathalie, 38 ans, libraire et chef d’entreprise (et blogueuse !). Nous avons commencé par échanger sur twitter (sur les livres, bien sûr !) et j’ai eu envie d’en savoir plus. Nous avons ensuite échangé par téléphone pendant un bon petit moment 🙂 Voici donc le premier métier présenté dans cette rubrique.

Peux-tu présenter en quelques lignes ton parcours professionnel (avant ton métier actuel). Quelles études as-tu faites ? Quel a été ton premier métier ? Quel bilan retires-tu de cette première partie de ton parcours professionnel ?

Après un bac littéraire, j’ai commencé des études de droit. J’étais tentée par le journalisme mais habitant près de Toulouse, je n’avais pas trop envie d’aller à Lille ;-). Ensuite, j’ai changé de cap et j’ai décidé d’aller à Paris où j’ai fait l’EFAP (école française des attachés de presse). Ensuite, j’ai travaillé plusieurs années dans la communication, d’abord comme chargée de communication au sein de Giraudy, puis responsable de la communication chez Viacom. Suite à une restructuration, j’ai négocié mon départ. J’ai ensuite été free-lance pendant deux ans. Puis j’ai décidé de revenir m’installer chez moi, dans le Tarn et Garonne. Je me suis alors lancée en auto-entrepreneur dans la communication.

Je garde de bons souvenirs de toutes ces années, j’appréciais tout particulièrement le côté stratégique et de toucher à tous les domaines de la communication.

Tu es maintenant libraire et chef d’entreprise. Quels ont été les éléments déclencheurs de ce virage professionnel ? Quelles ont été les réactions de ton entourage ? Quelles étapes/difficultés as-tu dû franchir pour y arriver ?

Un couple que je connaissais et qui tenait une maison de la presse/librairie recherchait une personne pour les aider. Pendant 8 mois, j’ai été salariée pour eux. Suite à leur séparation, j’ai décidé de m’associer avec Sophie. J’adore lire et écrire depuis toute petite. Mon virage professionnel est donc né d’une opportunité que j’ai saisie, encouragée par mon entourage qui trouvait que cela me correspondait très bien. On peut dire que je me suis formée sur  le tas. D’ailleurs, je ne comprends pas trop pourquoi certaines personnes disent qu’il faut suivre une formation particulière pour devenir libraire. Avec mon associée, nous nous répartissons les tâches de la façon suivante : elle gère la presse, la littérature enfantine et les BD et moi, la presse, les romans pour adultes et les BD. Nous avons également deux employées.

Peux-tu nous parler de ton métier de libraire/maison de la presse au quotidien ? Comment s’organisent tes journées ? Quels sont les moments que tu préfères ? Et ceux qui t’intéressent le moins ? Peux-tu parler un peu de l’endroit où est ta librairie (petite ville, grande ville, campagne) et du profil de tes clients ?

La maison presse/librairie est ouverte du lundi au samedi de 6h30 à 12h30 et de 14h30 à 19h et le dimanche et jours fériés de 7h30 à 12h30. Nous sommes une librairie de 2ème niveau (pour en savoir plus, cf. ce lien). La maison de la presse/librairie occupe une surface de 110 m2 au sol (la réserve occupe la même surface).

Le lundi matin, jour de marché, est une matinée bien chargée. Je me lève à 5 heures, je réceptionne la presse vers 6 heures. Jusqu’à 8h00, c’est la mise en place de la presse. C’est une activité très prenante et physiquement fatigante. Je passe également mes commandes pendant environ 1 heure, sans oublier la caisse et la partie conseil en librairie. L’après-midi, c’est plus calme. Souvent je reçois des représentants. Le mardi, je vais à Toulouse (à 70 kms) récupérer les  livres correspondants à mes commandes ou à du réassort chez Interforum et Comptoir du livres (Sodis). Le mardi après-midi est consacré à la mise en place des livres, je fais également le tri dans les livres trop « vieux » (plus d’un mois), tout cela manuellement car nous nous sommes pas informatisées. Le mercredi matin, je réceptionne les livres (les offices et les commandes). Cela représente beaucoup de colis ! Souvent, une dizaine, voire plus. Chaque colis pesant 15 kilos ou plus.

Pour entrer un peu plus dans le détail, il faut parler des distributeurs. Je travaille à la carte avec Interforum (Editis) et Sodis (Gallimard), cela signifie que c’est moi qui choisis les titres que je souhaite recevoir. En revanche, avec Union Distribution (Flammarion) et Volumen (Le Seuil, La Martinière), je reçois l’office (c’est-à-dire tous les titres publiés). J’ai donc un gros travail de tri à effectuer, entre ce que je décide de garder et ce que je renvoie tout de suite. Enfin, il y a Hachette distribution service dont je vois très peu les représentants. Là aussi, il y a un important travail de tri à effectuer. L’après-midi, je range tout, ce que je mets en réserve (à l’étage !) ou ce que je garde sous le coude. Pour moi, cela relève de la stratégie. J’aime comparer ce que je fais au jeu du Risk ! C’est cela qui fait l’intérêt et le pouvoir de notre métier. En effet, nous pouvons décider de donner une chance à un livre ou pas. Il faut bien comprendre que l’on ne peut rien nous imposer. Et je me suis rendue compte que dans notre petite ville, la parole de la libraire a un poids important. Les gens sont flattés que l’on prenne du temps pour les conseiller. Nous avons un pouvoir de prescription important. Par exemple, j’ai réussi à bien faire vendre La fille à la vodka, un roman que j’ai beaucoup aimé. Bien sûr, je peux me tromper !

Il faudrait également évoquer les problèmes que l’on peut rencontrer avec certains éditeurs : difficulté à recevoir un livre en service de presse pour pouvoir le lire avant sa sortie officielle, titres manquants lors de l’office alors qu’ils sont très attendus, etc.

Enfin, il faut gérer les retours. Concrètement, cela veut dire remettre en cartons les livres par distributeur. Je dépose certains à Toulouse et d’autres sont directement repris au magasin. C’est beaucoup de manutention !

librairieIl faut également réaliser que le conseil en librairie prend du temps si on veut le faire correctement et de façon personnalisée. Je passe en moyenne 15 à 20 minutes avec chaque client. C’est un peu comme pour twitter et ses 140 signes, il faut être concise et choisir les bons mots pour capter leur attention, sinon ils décrochent ! J’ai des clients réguliers, qui viennent tous les mois et qui me laissent carte blanche. Je leur choisis 5 livres selon leurs goûts et ensuite ils choisissent parmi eux. Souvent, ils comptaient en prendre 1 seul et repartent avec 2 !

Au niveau de la concurrence, il existe un autre commerce dans notre ville (environ 10 000 habitants) qui vend des livres, mais surtout des livres scolaires. L’ouverture d’un Cultura (à 25 kms) fin 2011 nous a fait beaucoup de mal mais heureusement, nous nous sommes rendus compte que les gens revenaient chez nous pour avoir des conseils; Il existe également un Super U qui a un rayon livres. Et bien sûr, Amazon ! Là aussi, nous sommes plutôt relativement protégés car nous sommes dans zone rurale où les gens n’ont pas trop le réflexe d’acheter sur internet. Mais Amazon est terriblement efficace (livraison en 24 heures, nombre de références impressionnante…), sans oublier bien sûr la remise de 5% (que nous ne pouvons pas nous permettre) et le fait que lorsque la TVA est repassée à 7% pendant quelques mois, ils n’ont pas suivi car non domiciliés en France (la TVA est repassée à 5,5% en août 2012).

Pour reprendre mon emploi du temps, les jeudis et vendredis, je suis en week-end. Le samedi matin, nous ne sommes que toutes les deux, mon associée et moi. Nous nous occupons de la presse, de la caisse et du conseil. Enfin, je travaille un dimanche sur deux. Comme c’est plutôt calme, j’en profite souvent pour commencer un roman entre 7h30 et 9h00 et que je finis souvent chez moi l’après-midi.

Enfin, je voulais signaler que la presse sert souvent de produit d’appel. Les clients viennent acheter leur journal et repartent également avec un livre !

Nos clients ont en général entre 30 et 50 ans, surtout des femmes. Nous avons des clients fidèles et quelques-uns plus atypiques, tel que cet avocat qui ne veut pas lire de livre écrit par une femme (!) ou encore cet amateur de polar qui ne supporte pas qu’il y ait du sang !

J’essaye de lire le plus possible pour pouvoir être de bons conseils. Je lis en moyenne 4 livres par semaine. En revanche, pour les livres politiques, du terroir (qui marchent bien), spirituels, etc., je me contente souvent de lire la 4ème de couverture et quelques chapitres. J’apprécie également les policiers sauf les scandinaves pour lesquels je fais un blocage ;-).

Parmi nos meilleurs ventes en 2012, on peut citer la Fille à la Vodka, 50 nuances de Grey (sans commentaire), le Goncourt s’est également bien vendu, le Zeller également. En revanche, j’ai été un peu déçue par le Joël Dicker.

Que représente pour toi ton métier, quelles valeurs associes-tu à la vie professionnelle ? Est-ce que cela évolue avec le temps ?

Il représente ma vie 😉 (enfin, presque !). J’exerce un métier passion, qui me prend beaucoup de temps et d’énergie. Comme me le faisait remarquer plusieurs personnes, je suis libraire davantage que commerçante. Je n’hésite pas à déconseiller certains livres lorsque j’estime qu’ils ne sont pas bons, même si ce n’est pas vraiment mon intérêt de chef d’entreprise !

Ce que j’aime le moins dans mon métier, c’est la gestion et le rangement de la presse. C’est une activité physique et draconienne. Ce que j’apprécie le plus : choisir les livres, mettre au point ma stratégie (que vais-je mettre en avant, que vais-je garder et retourner ?), conseiller les clients.

Aurais-tu quelques anecdotes liées à ton métier qui t’ont marquées (dans le bon sens ou dans le mauvais) ?

Les plus drôles sont liées aux titres déformés. Par exemple, un jour on m’a demandé les « escarpins fourbes » de Molières, je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater de rire. On m’a également demandé un jour « Céline au bout de la nuit ». J’ai répondu « elle est partie en voyage » mais mon interlocuteur n’a pas compris !

Le secteur économique du livre rencontre des difficultés. Qu’en penses-tu ? Comment perçois-tu l’avenir de ce secteur d’activité ? Puis-je me permettre de te demander si tu parviens à gagner correctement ta vie ?

La partie librairie fonctionne bien. Cette année, au moment de Noël, j’ai constaté que les beaux livres n’ont pas bien marché. En revanche, les romans, surtout les poches, se vendent bien. Avec la crise, j’ai l’impression que les gens reviennent à la lecture. Concernant la fin du papier et le développement important des tablettes numériques, je n’y crois pas tant que cela. Je pense qu’il y aura toujours des gens qui auront besoin d’avoir un rapport physique au papier, à l’odeur des livres.

Il faut savoir que la part du libraire sur le prix d’un livre est d’environ 35% (cela varie d’un éditeur à un autre). Cette part peut monter jusqu’à 48% pour les gros distributeurs (genre Fnac).

Au niveau du salaire, pour le moment, nous nous rémunérons très modestement avec mon associée car nous ne pouvons pas nous permettre plus. Certes, être patron comporte des avantages, mais pas seulement ! Notre objectif est de nous maintenir à flots et de pouvoir nous payer plus dans quelque temps.

Dirais-tu que tu es plutôt satisfaite en terme de conciliation vie privée / vie pro ou pas ? Pourquoi ?

Oui, je suis plutôt satisfaite. En revanche, il est difficile d’être en WE décalé par rapport à mes amis. D’où l’importance des réseaux sociaux pour garder le lien. D’autre part, j’essaye de me rendre à Paris régulièrement, tous les deux mois environ. Prochaine virée en mars pour le Salon du Livre 🙂

Tu es très active sur twitter (@nathcouderc). Que représente pour toi ce réseau social ? Que t’apporte-t-il par rapport à ton activité professionnelle/personnelle ?

Je me suis inscrite récemment, en  octobre 2011. Avant j’étais très Facebook, mais différentes personnes m’ont conseillée d’y aller et effectivement je ne le regrette pas. Là encore, Twitter s’apparente un peu au Risk, il s’agit de réfléchir qui on veut suivre et qui on veut attirer. Certes, 140 signes, c’est un peu frustrant mais cela apprend la concision. Twitter m’apporte des échanges fabuleux avec des auteurs (Frédérique Deghelt, Tatiana de Rosnay, Emilie Frèche, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Valérie Tong Cuong, Delphine de Malherbe…), d’autres libraires, des blogueurs littéraires et des lecteurs passionnés. Je me suis rendue compte que les auteurs avaient une quasi-vénération pour les libraires 😉 Ils nous rappellent souvent à quel point ils ont besoin de nous ! D’autre part, pour l’information, twitter est très utile. J’ai notamment découvert les prix littéraires via twitter ou la date de sortie d’un livre. Bien sûr, il faut faire la part des choses et être prêt à assumer ce que l’on y dit (si par exemple on critique un livre ou un éditeur).

Comment te projettes-tu d’ici 5 ans ?

Non, je n’ai pas de projet précis. Je ne sais pas si je serai toujours dans la librairie. Notre objectif est de maintenir notre activité.

Je me rends également compte que c’est un métier fatigant physiquement car on est sans cesse debout et on piétine beaucoup. Ensuite, il y a eu des moments difficiles (ouverture de Cultura, travaux dans notre rue…) mais jusqu’à présent, nous les avons surmontés !

Et je ne peux pas te laisser, sans te poser une ultime question sur tes auteurs favoris et sur tes derniers coups de coeur !

Mes auteurs favoris sont : Amanda Sthers, Delphine de Vigan, Delphine de Malherbe, Frédérique Deghelt, Tatiana de Rosnay, Florian Zeller, Patricia Cornwell, Jean-Christophe Grangé, Justine Lévy, Carlos Ruis Zafon (moins ses derniers), John Irving, William Boyd, Modiano.

Mes trois derniers coups de cœur : La fille à la vodka de Delphine de Malherbe, L’atelier des miracles de Valérie Tong Cuong et Les deux étrangers d’Emilie Frèche

Un grand merci Nathalie ! N’hésitez pas à lui poser des questions…(ou à la retrouver sur Twitter)

Et si vous aussi, vous avez envie de témoigner sur votre métier, faites moi signe (via les commentaires ou par mail, rubrique Contact).

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8 thoughts on “Nathalie, libraire

  1. Très jolie interview !! Les questions sont pertinentes et les réponses de Nathalie sont très didactiques. C’est une véritable immersion dans le monde de la librairie que vous nous proposez. Merci beaucoup, j’ai appris beaucoup sur le monde des passeurs de livres.

      

  2. Merci pour ce beau témoignage d’un métier passionnant !
    Le conseil aux client-es est l’un de mes critères pour choisir ma librairie de prédilection, sans comparaison avec les grandes enseignes dédiées.
    Je me retrouve, lectrice assidue, dans ces mots et ses choix.
    Et oui aux réseaux sociaux qui ne sont pas si virtuels que cela, bien au contraire, si on s’en donne un peu la peine… !
    La fille à la Vodka va très certainement rejoindre mon univers !

      

  3. La librairie a toujours été un refuge pour moi, un havre de paix et de jolies découvertes, un lieu d’évasion aussi, depuis l’enfance. Repartir avec ma provision de romans est un bonheur.
    Mais quelle énergie il faut pour ce métier ! La passion aide à tenir…heureusement pour les lecteurs !

    Bravo Gaëlle pour ces interviews intéressantes et ce blog que je connais depuis longtemps maintenant. (jolis changements)

      

  4. Merci pour cet article trés interressant . Je vais le faire lire à ma fille qui se questionne sur le métier de libraire.

      

  5. Au hasard de mes échanges via Twitter, je lis avec beaucoup d’intérêt ta rubrique Métier et celui de Nathalie, un métier qu’il m’aurait plu d’exercer. Merci de lui donner la parole et d’entrer dans les détails ^^

      

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